Gladys

Gladys est une vieille dame charmante, un ange-gardien. C’est Gladys qui se réveille potron-minet et grimpe en claudiquant l’escalier branlant qui monte jusqu’au toit pour surveiller que l’employé venu changer la bouteille de gaz remplace bien la vide par la pleine. Car on n’est jamais à l’abri d’un escamotage, Gladys en a fait les frais. Le mois dernier, la pauvre s’est fait chiper ainsi deux bouteilles qu’elle avait payées. C’est Gladys qui vous passe un petit coup de fil pour vous signaler le retour de votre plombier parti chercher une pièce, lorsque, l’ayant déjà attendu deux heures, vous vous êtes enfin décidé à sortir chercher votre pitance du midi. C’est Gladys qui ouvre la porte au monsieur des poubelles pour qu’il vienne chercher la vôtre, vous évitant ainsi de mourir étouffé par vos propres ordures, leur ramassage étant plus qu’aléatoire, ou de courir derrière le camion qui passe on-ne-sait-jamais-quand et ne stationne jamais plus de trois minutes dans la rue. C’est Gladys qui vous donne du « corazón », « niña bella », « mi amor » et insuffle ainsi une chaleur grand-maternelle à votre journée.

Bref, Gladys est la perle des gardiennes.
Elle n’a qu’un seul défaut : sa voix criarde et puissante, associée à son goût immodéré pour les telenovelas.

Tout le monde n’a pas eu la chance de voir un jour une telenovela mexicaine, bien que celles-ci aient un rayonnement mondial. Je restitue donc, pour donner une idée du ton, et ne laisser personne sur la touche, ce dialogue entre Alberto et María :

Alberto : Te amo María (Je t’aime María)
María : Déjame Alberto, si no quieres hacer infeliz a una familia (Laisse-moi Alberto si tu ne veux pas rendre une famille malheureuse)
Alberto : Pero, María… (Mais, María…)
María : Ni una palabra más Alberto, soy católica (Pas un mot de plus Alberto, je suis catholique)

Tous les appartements de l’immeuble donnent sur une cour étroite comme un puits. Le voisin du dernier étage ayant construit de manière parfaitement illégale, et sans se soucier des autres, une passerelle pour relier son salon à sa cuisine, nous sommes pratiquement privés du joli soleil qui brille au-dehors. Gladys habite au rez-de-chaussée en compagnie de ses quatre chats. Son appartement doit certainement être noir comme un four. Et dans ce four brille continuellement une lumière unique, comme la servante du théâtre : l’écran de la télévision.

Gladys ne se contente pas de regarder passivement ses programmes favoris : elle participe, elle commente, met en garde les personnages, rit à gorge déployée d’un rire démoniaque qui, parfois, m’effraie. La cour jouant parfaitement son rôle de caisse de résonance, je profite de tous ses commentaires dont je livre ici un florilège :

« Ne la crois pas, c’est une salope, elle a couché avec ton frère » (Gladys peut devenir affreusement grossière lorsqu’elle est prise dans le feu de l’action)

« No le abras la puerta, es un vividor. ¡Tiene otra mujer ! »
(« N´ouvre pas la porte, c´est un profiteur, il a une autre femme ! »)

« ¡Que bueno ! Se lo merece el desgraciado. Nunca se va a casar con él! »
(« Bien fait pour lui ! Il le mérite ce sale type. Jamais elle ne se mariera avec lui!)

Soucieuse de faire partager sa passion, elle lance parfois un conseil sonore à la voisine du premier (qui pour notre malheur est sourde) : « ¿No conoces esta ? Pásale al dos. Veela , está buenísima ! » (Tu ne la connais pas celle-là ? Mets la deux. Regarde-la, elle est géniale !)

Il m’arrive, je le confesse, d’avoir de mauvaises pensées à l’encontre de Gladys. En particulier le dimanche matin, lorsque je me réveille en sursaut à 8h au cri de « María-Gabriela es una cabrona ! » Mais je m’attendris à nouveau lorsque, quelques instants plus tard, je l’entends dire à ses chats : « allez les garçons, sortez dans la cour profiter du rayon de soleil »

Parfois je me dis que Gladys est folle… Et puis, je me ravise, María-Gabriela est vraiment une salope.


Archives pour la catégorie Non classé

Lourdes

Les volets d’un bleu passé se sont rouverts le jour où Lourdes a décidé de faire de cette maison au toit de tuiles, qui avait appartenu à sa belle-mère, un petit musée à la mémoire des paysans français venus s’installer sur cette côte du Mexique au XIXe siècle. Le musée ne figure pas dans les guides, aucun panneau ne le signale de la route. Lourdes en ouvre la porte à la demande et mène la visite. Pendant des années, elle en a collecté les pièces, récupéré des objets que d’autres s’apprêtaient à jeter : instruments de cuisine, outils agricoles, tuiles tombées des toits, machines à écrire, bibelots, tasses ébréchées, objets domestiques surgis de la vie quotidienne d’un autre temps. A ses yeux, chacun d’eux est un fragment de la mémoire de l’ancienne colonie. Le regard de Lourdes s’évade sans cesse, il semble chercher dans l’air de la pièce les histoires singulières liées à ces objets et les silhouettes inconnues de ceux à qui ils ont appartenu.

Il est 14h. De la fenêtre on aperçoit la nappe de chaleur qui ondule sur la route. Entre les vieux murs, il fait frais. Un rayon de soleil tremblote sur un pan de dentelle jaunie. C’est la robe de mariée de Lourdes. Du clou qui soutient le cintre part une fissure qui progresse sur le plafond.

« Mon mari aussi était descendant de Français. Il avait les yeux d’un bleu si clair qu’ils en étaient presque transparents. Je n’avais pas vingt ans lorsque je l’ai épousé. Je le connaissais depuis toujours. Nous avions notre ferme où nous cultivions la banane et la vanille. Le soir, lorsqu’il rentrait du champ, il criait en passant la porte : « Lour – c’est comme ça qu’il m’appelait- je suis là ! ». Il me disait : « prépare-nous des sandwichs, on va à la pêche ». J’ouvrais deux pains, je les fourrais d’oignons et de tomates, et nous partions au bord de la rivière.
Une fois, pour plaisanter, j’ai guetté son retour et je me suis cachée. J’ai bien enfoncé les chaises sous la table et je me suis allongée dessus en tirant la nappe sur moi. Il est entré, il m’a appelée « Lour », il m’a cherchée partout, « Lour, Lour, Lour », il était désespéré.

Puis, les filles sont nées et tout a continué comme avant. Il rentrait du champ et me disait : « Lour, prépare quatre sandwiches, on va à la pêche ». On s’asseyait au bord de la rivière avec les deux petites à qui il avait fabriqué des cannes avec des branches et un bout de ficelle. Lui et moi, on aimait beaucoup la nature. Parfois, le soir, nous allions tous les quatre jusqu’à la plage. On installait nos chaises pliantes au bord de l’eau et on dînait au clair de lune.

Tu comprends que lorsqu’on a un tel compagnon, le perdre est une chose terrible.
Le jour où il est parti, j’ai cru mourir de chagrin. Je ne voulais plus rien faire, je n’avais plus goût à rien. Mes filles ne me reconnaissaient plus.
Alors, je suis partie aux champs et je me suis mise à travailler sans relâche pendant trois semaines. J’ai bêché, j’ai coupé, arraché, j’ai planté des piquets, j’ai épuisé ma tristesse dans les travaux qu’il avait l’habitude de faire. A la fin, mes jambes ne me portaient plus. Et puis, petit à petit, j’ai recommencé à vivre, j’ai créé le musée. »

Lourdes part dans la pièce du fond et en revient avec une bouteille de vin d’orange. Elle essuie deux petits verres, m’en tend un et me dit « chaque fois que quelqu’un vient, c’est la tradition ».

Je lui demande pourquoi, au fond, il avait été important pour elle de créer ce musée :
« Parce qu’il faut que cette mémoire reste vivante, me dit-elle, tous ces gens ont beaucoup souffert »

Fraude

« Fraude ». Ce documentaire au titre sans appel vient de sortir sur les écrans. Deux cents copies ont été distribuées dans les cinémas du pays et un dimanche de pont (on célèbre le 20 novembre l’anniversaire de la révolution), la salle du Cinemex comptait une cinquantaine de personnes venues voir décortiquées les dernières élections présidentielles. Eté 2006, vous vous souvenez ? Felipe Calderón, candidat du PAN était élu dans des circonstances suspectes face à Manuel López Obrador, candidat du parti de gauche PRD que l’on donnait gagnant.

Le documentaire passe en revue les irrégularités de l’élection : urnes bourrées à l’avance, décomptes de voix fantaisistes, électeurs répertoriés sympathisants du PRD empêchés de voter, campagne de diffamation en règle menée à l’encontre de l’adversaire et soutenue par le président alors en fonctionVicente Fox, publicité financée par de puissants industriels lorsque la loi n’autorise que les partis politique à le faire, pots de vin par-ci, services achetés par là aboutissant à une élection contestée qui a bien failli basculer dans la guerre civile.

Dans les semaines qui suivirent l’élection, à l’appel de López Obrador, le candidat spolié de sa présidence, un planton fut mis en place sur le zócalo de Mexico. Déterminés à ne pas lever le camp tant qu’ils n’auraient pas obtenu le recompte « voto por voto, casilla por casilla », des centaines de personnes campèrent jusqu’à ce que le défilé militaire du 16 septembre, qui menaçait de se transformer en évacuation armée, ne les résigne à déménager. Le recompte des voix, c’était prévisible, ne donna pas d’autre résultat que celui obtenu en première instance et Calderón fut investi dans un concert d’applaudissements et de huées mélangés.

Du rififi au Cinemex

Il suffit d’acheter une place de cinéma pour « Fraude » pour constater que les plaies de cette élection sont loin d’être cicatrisées. D’une manière générale, il est rare d’entendre les mouches voler dans une salle de ciné mexicain. Mais à cette occasion, le public réagit encore plus bruyamment que d’habitude. La première partie du film fut ponctuée de soupirs exaspérés, de remarques ironiques et d’occasionnels « chinga tu madre ! » lorsque Fox ou Salinas apparaîssaient à l’écran. Mais l’apogée fut atteinte lorsque la bobine, visiblement endommagée, s’arrêta. Le rideau tomba et la responsable de la salle, une femme d’une trentaine d’années, arriva encadrée de deux hommes. Elle n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche :
- C’est de la censure ! hurla un homme
- La pellicule a un défaut s’excusa-t-elle
- C’est la deuxième fois que ça arrive, répondit une dame brandissant son billet du vendredi.
- Nous n’avons qu’une copie du film, parvint à caser la responsable
- Mensonges ! Vous êtes obligés d’avoir un back-up ! Si ça arrivait avec un film commercial américain vous vous feriez virer, lança un moustachu
- On ne bougera pas avant que le film redémarre !
- C’est aussi arrivé dans un autre cinéma !
- On veut nous empêcher de le voir ! Dirent des voix que je ne pus localiser.
Un jeune homme bouclé, dont je tairai le nom, profita de l’occasion pour lancer un « pop-corns gratuits pour tout le monde » parfaitement politiquement incorrect. Deux hommes manquèrent de s’empoigner car, dans ces révolutions miniatures, il y en a toujours pour se disputer la tête de la contestation. La responsable réussit à placer que le film reprendrait cinq minutes plus tard avant de se précipiter vers la sortie.

Chauffés par cette interruption intempestive, les spectateurs sifflèrent de plus belle les apparitions de Carlos Salinas (vainqueur contre Lazaro Cardenas à l’issue de la méga fraude électorale de 1988).
Ce petit aperçu prouve bien que le peuple mexicain en a plus que marre de se faire déposséder de sa souveraineté par des élites économiques corrompues jusqu’au trognon et que le plus petit incident – était-il fortuit, ne l’était-il pas ?- peut mettre le feu aux poudres.

Ce petit incident n’était qu’un épiphénomène de ce qui allait se produire le lendemain.

Du rififi à la cathédrale

Aux lendemains de l’élection de 2006, le PRD a constituée une Convention Nationale Démocratique (CND) afin d’élire un gouvernement légitime ayant à sa tête Manuel López Obrador. Depuis, il arrive de rencontrer dans la rue des tables où l’on délivre des cartes de membres aux citoyens mexicains souhaitant se rallier à la CND. Il fut décidé que ce gouvernement légitime s’installerait à Mexico le 20 novembre, date anniversaire de la révolution mexicaine.
Ce lundi 20 novembre 2007, Manuel López Obrador, donnait, en tant que président légitime du Mexique, son discours anniversaire sur le zócalo. Il s’opposait notamment à la hausse des prix et à la privatisation des compagnies pétrolières, lorsque les cloches de la cathédrale voisine, appelant les fidèles à la messe, se mirent à sonner. Des partisans, interprétant ce carillon prolongé comme une provocation, pénétrèrent dans la cathédrale entonnant des slogans contre la fraude et la corruption, et accusant le cardinal Norberto Rivera de s’être engagé politiquement (ce que la loi mexicaine interdit au clergé de faire). Fidèles et prêtres eurent à se plaindre d’actes de violence de la part des manifestants, accusés d’avoir semé la terreur dans la cathédrale. Suites à ces débordements, le président du Collège des avocats catholiques de Mexico et le procurateur juridique de la cathédrale décidèrent d’en fermer les portes jusqu’à ce que soit garantie la sécurité des fidèles et des prêtres.

Cet événement fait bien entendu beaucoup de tort à López Obrador, sommé par des dirigeants du PRD de condamner un acte de violence mené, de leur propre initiative, par une minorité de sympathisants. En terre catholique, s’attaquer au siège archiépiscopal du pays et aux représentants de son église est un acte difficilement excusable.

Cette Convention Nationale Démocratique est sans doute la plus importante en termes de nombre de sympathisants, mais elle n’est pas le seul organe s’opposant au pouvoir en place du pays. A Oaxaca, l’APPO (Assemblée Populaire des Peules de Oaxaca), autoproclamée gouvernement fédéral légitime, continue à réclamer la démission du gouverneur, la dernière manifestation violente date de cet été. D’autres assemblées populaires se sont constituées dans différents états du pays. Au Chiapas, l’EZLN (armée zapatiste) n’a pas non plus dit son dernier mot.

Tout cela indique qu’à l’image du célèbre volcan actif, le Popocatépetl, le peuple du Mexique crache sa colère en une fumée continuelle qui pourrait, à tout moment, se transformer en éruption.

Día de muertos

Pour l’habitant de Paris, New-York ou Londres, la mort est ce mot qu’on ne prononce jamais parce qu’il brûle les lèvres. Le Mexicain, en revanche, la fréquente, la raille, la brave, dort avec, la fête, c’est un de ses amusements favoris, et son amour le plus fidèle. Octavio Paz

Depuis plusieurs jours, un soleil d’automne réconfortant baigne la ville de Mexico. Les mandarines ont fait leur apparition sur les étals et l’on peut s’en faire presser presque à chaque coin de rue. C’est un délice qui ne dure que trois mois. Il faut en profiter. Je m’y emploie ! De saison, et dorées elles aussi, les fleurs de cempasúchil dont on détache les « infinis pétales » pour orner les autels domestiques avant d’en recouvrir les tombes le jour venu. La fête des morts s’annonce sur les marchés dès la mi-octobre, y déployant son artisanat populaire et coloré : papiers découpés, crânes en sucre, squelettes en papier mâché, cercueils dont on fait bondir, à l’aide d’une petite languette, des cadavres endimanchés, autels de bois ou de carton peints reproduisant en miniature ceux qu’on dresse dans les maisons pour célébrer le retour des morts parmi les vivants.

papier découpé

Les morts arrivent les premiers jours de novembre, reniflant le pain, les « tamales », les fruits, offrandes préparées par les familles à leur attention. Les effluves de copal, résine végétale déjà utilisée à l’époque préhispanique, la lueur des bougies et les chemins de fleurs doivent les guider jusqu’à l’autel. Les offrandes ne sont pas seulement destinées à honorer les défunts, mais à les nourrir pour leur permettre d’affronter leur voyage de retour vers l’au-delà. On raconte que le pain qui a été symboliquement mangé par les morts est plus léger au moment où on le retire de l’autel et qu’il a perdu sa saveur, car il a été vidé de son essence. Pour cette raison, on ne consomme pas la nourriture après qu’elle a séjourné sur l’autel.

La fête commence la nuit à la lueur des bougies et se poursuit jusqu’à la nuit du 2 au 3 novembre. En principe, les morts repartent aussitôt la fête finie mais il arrive que certains, enivrés ou rechignant à regagner leur monde, soient plus lents à s’en retourner. Dans certaines régions, on revêt des masques effrayants pour les chasser hors des maisons, car il n’est pas bon que les esprits s’attardent au-delà de cette date.

Comme bien d’autres cérémonies mexicaines, la fête des morts est le résultat de la synthèse des traditions préhispaniques et catholiques. Au long des 18 mois que comptait l’année aztèque, plusieurs célébrations étaient consacrées aux morts. Après la conquête, ces festivités se concentrèrent aux jours imposés par la religion catholique pour honorer les défunts. Mais un élément majeur des célébrations précolombiennes fut conservé: la distinction entre la petite fête des morts consacrée aux enfants et la grande consacrée aux adultes. Chez les aztèques, la première était fêtée 20 jours avant la seconde, aujourd’hui on la célèbre le 1er novembre.
Dans les mythes préhispaniques, les ancêtres défunts se transforment en héros puis en dieux. Il s’agit donc de leur complaire pour qu’ils agréent nos desseins. On relate biens des histoires de personnes punies pour ne pas avoir convenablement honoré leurs morts.

Evidemment, le jour des morts a été en partie contaminé par Halloween, et du 31 octobre au 2 novembre on croise de petits vampires et autres sorcières vous tendant une citrouille en plastique qui fait office de tirelire à bonbons. Mais le fond de la célébration n’est pas entaché par cette petite concession aux us et coutumes états-uniens. En soi, du reste, cette célébration est protéiforme. Chaque région a ses coutumes propres et parfois d’autres dates sont élues pour célébrer les victimes d’accidents ou d’assassinats.

Les morts, donc, reviennent sur terre pour passer ces jours avec leurs parents restés en vie. Le vecteur de cette communion est la nourriture. Non seulement celle que les vivants offrent aux défunts mais celle qu’eux-mêmes consomment à cette période de l’année, comme le pain des morts, sorte de brioche ronde bombée sur le dessus et décorée de morceaux de pâte figurant des os ou les crânes en chocolat. Lien métaphorique entre les vivants et les morts, la nourriture est un lien bien concret qui unit les vivants au moment de se célébrer leurs morts. Cela est, du reste, aussi vrai en dehors de cette date. Dans l’état de Oaxaca, ceux qui viennent se joindre à une veillée mortuaire apportent traditionnellement des « tamales » (petits pâtés de maïs fourrés et enrobés dans une feuille de banane) et il n’est pas rare que la famille d’un défunt soit nourrie par son voisinage durant la semaine qui suit le décès. Les 1er et 2 novembre, on peut voir les familles installer leur pique-nique à même les tombes et passer la soirée ou la journée dans le cimetière. Si elles en ont les moyens financiers, elles font venir des « mariachis » ou autre groupe des musiciens.
Dans le cimetière de Dolores où je suis allée, une femme s’est ainsi mise à chanter en versant des torrents de larmes. Les musiciens eux-mêmes en semblaient tout émus.

Musiciens

La fête des morts s’inscrit dans cette longue chaîne de festivités qui ponctuent la vie des mexicains, et dont le but principal est de « convivir ». Rapporté à la fête des morts, ce mot en dévoile le sens profond de « vivre avec » les morts. Octavio Paz écrit dans Le labyrinthe de la solitude que « le culte de la vie, quand il est véritable, profond, total, est aussi culte de la mort. Les deux sont inséparables. Une civilisation qui nie la mort en vient à nier la vie ». Et en effet, lorsqu’on parcourt les cimetières ces premiers jours de novembre, on se rend compte que cette célébration des défunts qui fait appel aux sens par la flamboyance des couleurs, l’abondance de la nourriture, l’odeur du copal et les notes de musique , est bien un éloge de la vie.

Tombe

Tombe2

Ange

Beaucoup de mexicains vivent pour leurs fêtes. Minutieusement préparées, elles sont des occasions régulières de resserrer les liens familiaux et sociaux. Il m’est arrivé quelquefois en France d’entendre « machin m’a invité à son mariage. Faich ! je suis obligé d’y aller ». Imaginez qu’un mexicain est, à certaines périodes, invité chaque fin de semaine à un mariage, un baptême, une fête des quinze ans, une « baby shower » et j’en passe ! Et cela est d’autant plus vrai dans les milieux populaires. Il est certain que les mexicains possèdent un tempérament festif dont nous sommes cruellement dépourvus.Personne ne rechignera à ouvrir la piste de danse type «j’attends 10 minutes pour me noyer dans la foule ». Mais la fonction de ces fêtes est plus profonde que le simple fait de se divertir. Dans une société où l’état providence n’existe pas, où les ressources économiques sont faibles, pouvoir compter sur la famille et sur les proches est une question de survie. L’organisation et l’entraide à l’intérieur de la cellule familiale et amicale suppléé aux défaillances à l’échelle de la société. Les fêtes sont souvent l’occasion de rencontrer un des nombreux oncles ou cousins habitant à l’autre bout du pays et ainsi de resserrer des liens distendus.

Pour finir, voici un conte indien relatif à la fête des morts :

Ayant perdu sa première femme, un homme s’était remarié. Quelques jours avant la fête des morts, ennuyé de devoir partir travailler et de ne pouvoir lui-même s’occuper de disposer ses offrandes sur l’autel, il demanda à sa nouvelle femme :

- Tout ce que tu mettras sur l’autel pour tes morts, je te prie de le mettre également pour Juana, ma défunte femme. Me promets-tu de faire ce que je te demande ?
- Oui, répondit la femme, pars tranquille, je le ferai.

Lorsqu’on apporte les assiettes et les fruits à l’autel, il est coutume de s’adresser au mort pour l’inviter à manger. Ce jour-là, la femme réchauffa une pierre et lorsqu’elle fut rouge, elle l’apporta à l’autel et dit à la défunte femme de son époux :

- Juana, je dépose ici cette pierre pour que tu la manges.

Cette même nuit, le mari revint de son travail. En chemin, il rencontra sur le bord de la route, sa défunte épouse pleurant et gémissant :
- Aïe, aïe, disait la malheureuse, je me suis brûlé la bouche.

Quand l’homme rentra chez lui, il demanda à sa femme :
- Qu’as-tu mis sur l’autel pour ma défunte épouse?
- Des fruits et de la nourriture, comme tu me l’as demandé.

Mais lorsque l’homme s’approcha de l’autel, il vit qu’il était brûlé. Il comprit que sa femme l’avait trompé. Comme c’était un homme pacifique, il lui pardonna ce mauvais geste inspiré par la jalousie.

Lost en Juchitán

Voici près de trois mois que j’ai délaissé ce blog et je m’en repens. Mais avant de reprendre le récit au jour le jour de mes aventures mexicaines, permettez-moi un petit retour en arrière, le temps passé m’ayant permis de digérer le tournage épique d’une partie de mon documentaire au mois de juillet que je m’en vais vous conter. Le fruit de ce tournage, vous le verrez, j’espère, un jour, je vais donc me concentrer ici sur les coulisses qui, en elles-mêmes, pourraient donner lieu à un autre documentaire intitulé « la fille qui essayait de faire un documentaire sur la fête des 15 ans à Juchitán », façon Lost in la Mancha, en bien moins catastrophique, je vous rassure…

La genèse de ce tournage repose sur une longue chaîne de relations, dont je vous fais grâce pour m’en tenir à l’essentiel : Graciella, une employée du papa de Ianis me parle un jour d’une jeune cousine prénommée Nadxiely qui est sur le point de fêter ses quinze ans dans la petite ville de Juchitán au sud-est de l’état de Oaxaca. Je décide d’aller y passer un week-end afin de repérer les lieux et de rencontrer la jeune fille. Odilia, la maman de Graciella, accepte de m’héberger dans la papeterie qu’elle tient avec son fils Jesús. Jusque là, tout se combine à merveille pour un repérage réussi. Sauf que je découvre une fois sur place que la quinceañera et sa mère n’habitent pas Juchitán mais Oaxaca, ville dans laquelle j’ai fait escale en venant de Mexico et qui se trouve à 6h d’autobus de là. Graciella et moi n’avons pas dû bien nous comprendre au téléphone… Qu’à cela ne tienne, ce voyage me permet de connaître Odilia, qui m’invite à revenir quand je le souhaite.

Je rebrousse chemin de nuit pour retrouver au petit matin, dans un café près du terminal d’autobus, María de Jesús, la maman de Nadxiely. J’ai la surprise de la voir arriver sans sa fille, au prétexte que celle-ci porte une minerve. Traduction simultanée : elle se méfie et, en bonne mère mexicaine, préfère tâter le terrain avant d’exposer la progéniture. Son long développement sur l’insécurité qui règne dans le pays confirme mes soupçons. Il me faut prouver que je ne suis pas une ogresse et écouter attentivement les conditions qu’elle m’expose d’emblée : respecter leurs traditions et ne pas en donner une mauvaise image comme l’ont fait, à son avis, d’autres documentaires s’intéressant aux particularités de cette région. L’ambiance se détend peu à peu, et elle me donne son accord pour un tournage au mois de juillet.

La particularité de María de Jesus, comme de sa sœur Alura que j’avais croisée le jour précédent, est de répondre par l’affirmative à votre requête avec un visage décomposé vers le bas qui semble dire « n’y pense même pas !». Il est donc difficile de démêler si l’idée les emballe mais qu’elles n’ont pas l’habitude d’extérioriser leurs émotions ou si, comme beaucoup de mexicains, elles n’osent pas vous dire « NON ». Quoi qu’il en soit, je comprends que rien n’est gagné d’avance et qu’un long travail d’approche sera nécessaire pour briser la glace.

Je résous donc de me rendre à Juchitán une semaine avant la date de la fête, histoire de faire plus ample connaissance. Je vous fais grâce à nouveau des détails relatifs à l’organisation pour en venir au résultat : j’étais extrêmement contente de m’être si bien dépatouillée de tous ces coups de fils de négociation qui représentaient pour moi une épreuve à la fois tactique et linguistique. J’appelle Jerónimo, mon camarade caméraman, pour lui faire un bilan efficace de la situation : « j’ai les billets de bus, Odilia nous loge, on part dans deux jours, qu’est-ce que tu dis de ça ? »
Une voix d’outre-tombe me répond, une voix déjà altérée par ce virus que nous connaissons tous et qui par malchance avait attaqué Jeró au débotté : la gastro ! Il n’ose pas me le dire, mais il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que, dans son état, voyager pendant 12h dans un car surclimatisé et tourner de longues heures durant dans la fournaise de Juchitán relève tout bonnement du cauchemar. Nous convenons donc que je partirai seule et qu’il me rejoindra deux jours plus tard, le temps de se remettre sur pied.

Le lieu et ses légendes

Juchitán de Zaragoza, petite ville de l’Isthme de Tehuantepec au sud de Oaxaca est inconnue des guides de voyage. Son nom náhuatl signifie « le lieu des fleurs blanches », mais lorsqu’on sort de la gare routière, on est surtout frappé par la cruelle absence de végétation dans ces rues bétonnées et écrasées de soleil dès 8h du matin. On ne peut pas dire en effet qu’il y règne ce doux parfum suranné qui se dégage des vieux édifices coloniaux dans d’autres petites villes du Mexique. Deux anecdotes jalonnant l’histoire de la ville vous donneront une idée du caractère insoumis de ses habitants. La première est relative à Félix Díaz, frère de Porfirio (futur dictat..euh président du Mexique), qui fut assassiné par les habitants pour avoir dérobé et mutilé l’image de leur saint patron San Vicente Ferrer. L’autre anecdote concerne le soulèvement du peuple de Juchitán le 5 septembre 1866 afin de repousser l’armée de Napoléon III lors de l’invasion française du Mexique. Autant dire que les juchitecos ne se laissent pas faire. La ville a toujours farouchement défendu son indépendance et ses traditions. Aujourd’hui encore on y parle zapothèque et on y porte le costume traditionnel de l’Isthme de Tehuantepec. De nombreux documentaires se sont penchés sur ses particuliarités et ses riches traditions. Récemment, l’un d’entre eux a été consacré aux « muxes ». C’est par ce dérivé du mot « mujer » qu’on nomme les travestis qui forment à Juchitán une importante communauté. On dit qu’ils ont, dans la vie quotidienne comme dans les différentes festivités, une place de femme à part entière, si ce n’est qu’ils ne se marient pas et tiennent ainsi compagnie à leur vieille maman. On prétend que c’est une fierté pour une mère juchiteca d’avoir un fils « muxe » et que, d’une manière générale, ils sont tout à fait acceptés par le reste de la communauté. D’après ce que j’ai vu et entendu, tout le monde ne goûte pas également la présence de ces travestis. Juchitán est en second lieu réputée dans tout le pays pour son organisation matriarcale. On raconte que les femmes de Juchitán sont le pillier de la famille, qu’elles jouent un rôle prépondérant dans l’organisation des festivités et sont à l’origine des décisions importantes. On va jusqu’à dire qu’elles sont les eules à travailler pendant que les hommes se la coulent douce et qu’elles les manœuvrent d’une main de fer. Un article du « Elle » mexicain, relayant cette réputation, a scandalisée les habitantes de la ville, pas flattées du tout de se voir dépeintes en matrones toutes puissantes.

L’anniversaire

J’arrive à Juchitán un samedi à 8h du matin. Je retrouve Odilia, son fils Jesús, la Papelería Espiral : ses fournitures scolaires et son comptoir surmonté de barreaux. Je me dis qu’il faut raisonnablement attendre un peu avant d’appeler María de Jesús, mais je compte les minutes, un mélange d’excitation et d’angoisse m’empêche de rattraper le sommeil perdu pendant ma nuit de voyage. A 10h, je n’y tiens plus et l’appelle pour lui annoncer mon arrivée. Elle me dit qu’elle est à deux pas de chez moi mais qu’elle est occupée à préparer la nourriture pour l’anniversaire d’une vieille tante qui se trouve être la belle-sœur de mon hôtesse. La proposition de passer la voir ne vient pas, mais elle promet de me rappeler. J’en prends mon parti et décide de descendre discuter avec Odilia en attendant. Sur ses instances, je lui fais un résumé de la situation, ce à quoi elle répond : « Eh bien moi je t’invite, tu viendras avec moi à l’anniversaire cet après-midi, fais-toi jolie, on y va ! ».

D’emblée, je dois affronter une situation délicate car je sens que si María de Jesús ne m’a pas invitée à la rejoindre, c’est qu’il doit s’agir d’une de ces réunions familiales où l’on n’a pas envie de voir débarquer une étrangère. Cela étant dit, je ne peux pas rater l’occasion de m’introduire dans le milieu. A trois heures, Odilia m’appelle pour me faire manger. Je ne comprends pas bien pourquoi je dois manger avant d’aller manger, mais elle précise qu’« il vaut mieux avoir la panse préparée »… Elle ajoute « Je vais te donner un cadeau, comme ça, on ne dira pas que tu es venue seulement pour manger » Charmant… Je réplique que j’ai un cadeau (j’avais heureusement prévu tout un sac de souvenirs de Paris). « A ver… » me dit elle. Ouf ! le cadeau est validé.
Nous arrivons donc chez la belle-soeur. Deux tables sont installées dans le patio : la première est celle des femmes en costumes traditionnels, l’autre plus petite et en retrait, est celle des hommes (pour l’instant il n’y en a qu’un). Lorsque je franchis le pas de la porte, tous les regards se tournent vers moi : œillades interrogatives, chuchotis, on se demande qui est l’étrangère. Je ne reconnais aucun visage familier : ni María de Jesús ni sa sœur Alura ne sont encore arrivées. Heureusement, Odilia me sauve de cette mauvaise passe et explique à l’assemblée que je suis la française venue faire un documentaire sur la fête des 15 ans. Ayant précisé, pour que les choses soient tout à fait claires, que je suis une amie de sa fille et que je loge chez elle, elle ajoute « je n’allais tout de même pas la laisser toute seule à la maison »…

J’entreprends un tour de table redoublant de sourires et de « mucho gusto » dans tous les sens, et offre son cadeau à la « festejada », une dame qui doit avoir dans les 70 ans et porte deux longues tresses ornées de rubans. La première demi-heure est un supplice. Ma présence jette à l’évidence un froid. Devant moi, une mère et sa fille se parlent à l’oreille en m’observant. Heureusement, j’ai au moins deux alliées : ma voisine de droite, qui commence à m’expliquer qu’il ne faut pas croire tout ce que l’on raconte sur les femmes de Juchitán, et la personne qui fait le service et qui, hilare, dépose toutes les cinq minutes une nouvelle bouteille de bière devant moi. Lorsque je lui dis que je n’ai pas encore fini la précédente, elle me répond que je bois trop lentement, que la bière se boit fraîche, puis ordonne « finis-la vite », et elle se plante là en attendant que je m’exécute. Je précise qu’il fait très chaud et qu’ici comme dans d’autres endroits du Mexique, on a le choix entre deux boissons pour se désaltérer : les sodas aux couleurs de l’arc-en-ciel, et la bière. L’eau n’étant pas une option envisageable. Les bouteilles de bière sont un peu plus petites que celles que l’on connaît et on les boit pratiquement d’un trait car avec la chaleur elle se réchauffent vite. Je comprends donc que, si je ne veux pas paraître impolie et si je veux participer à l’ambiance, il me faudra suivre le rythme d’une bière toutes les cinq minutes.

On nous apporte aussi à manger et, là encore, pas question de refuser ou de laisser dans le plat. Du reste c’est très bon, mais je vous rappelle qu’Odilia avait pris soin de me « préparer la panse », je n’ai donc plus très faim. Elle non plus à l’évidence car elle se débarrasse de sa nourriture dans mon assiette, ce qui fait que je me retrouve avec une double ration à engloutir. Pas facile, qui plus est, de manger proprement avec une assiette en carton sur ses genoux, surtout quand il faut découper son poulet avec des couverts en plastique. Odilia me suggère d’y aller avec les mains, mais au moment où j’entreprends d’écarter l’os de mon aile, mes mains crispées par l’envie de bien faire me font défaut et je me l’envoie sur la robe. Je précise qu’il s’agit d’un poulet enrobé de piment, ce qui fait que je suis constellée de taches rouges sur fond de tissu clair. Evidemment, l’accident n’a échappé à personne et toutes le commentent, faisant circuler le mot autour de la table « elle a taché sa robe ! »
Quelques bières plus tard, l’atmosphère est bien plus détendue, on commence à me poser des questions. De nouvelles invitées arrivent et l’ambiance à la table des femmes est assurée par une blagueuse qui a le gosier en pente. A la table des hommes, en revanche, ce n’est pas la folle gaieté : ils sont trois, en rang d’oignons, et ont les yeux vissés sur leur fond de bière.

María de Jesús et sa sœur Alura finissent par arriver. Elles m’annoncent que Nadxiely va les rejoindre. Je vais donc enfin la connaître ! Je lui saute dessus dès qu’elle arrive, ravie de découvrir qu’elle est charmante, souriante et rigolote.
Nous restons encore à table jusqu’à neuf heures du soir. Cette fois, la blagueuse est complètement ivre, elle raconte des histoires en zapothèque qui font éclater de rire les autres femmes. J’ai du mal à participer. A la table des hommes, c’est l’assoupissement. Odilia et moi rentrons finalement à la maison bras-dessus bras-dessous emportant dans une assiette en plastique ce que nous n’avons pu finir car ici si l’on ne mange pas sur place, on emporte chez soi : c’est la règle !

Je passe les deux jours suivants à tourner. Je ne m’en sors pas trop mal, mais un adjuvant ne serait pas de trop, ne serait-ce que parce qu’il m’a été fortement déconseillé de sortir ma caméra dans la rue en l’absence d’un homme qui m’accompagne. Je suis donc assez limitée. Odilia me demande un rapport chaque fois que je quitte la maison, et quand je vais au clapier-internet qui est à trois pas, elle me réitère ses recommandations: « Tu dis que tu habites dans la maison de feu le maestro Victor, tout le monde nous connaît ici. Que les gens n’aillent pas croire que tu te promènes comme ça dans les rues ». J’ignorais que Juchitán était une ville où l’on n’a pas le droit de se promener comme ça dans les rues…

Un soir, Odilia et moi allons chercher des tostadas à un petit stand posté au coin de la rue. A peine sommes-nous installées dans la cuisine devant notre assiette que la pluie se met à tomber. Elle va peut-être venir à bout de cette chaleur qui nous accable. Comme on pouvait s’y attendre, elle se transforme bientôt en un orage tropical qui durera toute la nuit.

L’épisode dit de la grille en pleine poire

Le lendemain matin, jour de l’arrivée de Jerónimo, les rues sont inondées. Sur les 8h, je vais le chercher à la gare et en voyant sa pauvre mine déconfite, je comprends qu’il n’est pas du tout rétabli. Je vous ai dit que Juchitán n’était pas la ville la plus gaie du Mexique sous le soleil, mais par temps de pluie, c’est sinistre. L’appréhension me gagne lorsque je vois Jeró balayer d’un œil triste ce paysage de déluge et me dire : « c’est moche ici ». Il n’est pas au bout de ses peines car la maison, un brin rustique, prend l’eau de toutes parts. La pièce qui sépare nos deux chambres est ouverte sur l’extérieur et elle est déjà à moitié envahie par l’eau. De plus, María de Jesús vient de m’appeler pour me dire que notre rendez-vous était annulé car elles ne peuvent pas sortir de chez elles. Nous sommes donc parfaitement désoeuvrés. Nous décidons quand même d’aller faire un tour au centre ville pour faire quelques images et d’en profiter pour chercher des bottes en plastique car l’eau dans les rues nous arrive maintenant jusqu’à la moitié des mollets. Nous faisons un arrêt à la pharmacie pour que Jeró se réapprovisionne en médicaments et nous nous remettons en marche sous une pluie battante. Après quelques minutes, ne sentant plus Jeró sur mes talons, je me retourne et le trouve recroquevillé au sol se tenant la tête à deux mains. Son front saigne : il vient de heurter, à l’allure d’un homme essayant de passer entre les gouttes, une de ces cages en fer qui protègent les compteurs électriques et qui sortent du mur juste à la hauteur d’un front. Il est sonné. Nous rebroussons chemin en direction de la pharmacie que nous venions de quitter et qui, par chance, est accolée à un petit hôpital. La blessure n’est pas très profonde, il s’en sort sans points de suture. L’infirmière s’enquiert tout de même : « vous êtes vacciné contre le tétanos ? », Jeró opine. Je suis rassurée, car le fer contre lequel il s’est cogné était salement rouillé. Sorti de l’hôpital, il insiste, professionnel jusqu’au bout, pour poursuivre notre chemin jusqu’au centre. Nous tournons quelques images mornes du zócalo sous la pluie et subitement Jeró est pris d’un doute : « je ne suis plus très sûr d’être vacciné en fait ». Comment en avoir le cœur net ? « Allô maman » (elle habite en Corée) « ah bon….t’es sûre que je ne suis pas vacciné ? » Elle a l’air formel. Retour à l’hôpital mais l’infirmière qui l’a soigné n’est plus là. Il faudra revenir à 21h pour la trouver.

Nous retournons à la maison pour passer le temps qui, dans ces cas-là, ne passe pas. Nos pieds pendouillent mollement du hamac suspendu au-dessus de la mare qui s’est formée dans la pièce. Avant que la désolation ne nous achève, nous décidons de ressortir manger un morceau. Mouillés pour mouillés… Au retour, je trouve Odilia sur le pas de la porte. Une de ses nièces fête ses noces et elle se doit d’aller y faire un tour mais elle n’a personne pour l’accompagner. Elle me demande timidement si je peux le faire. Apparemment, Jeró peut marcher seul jusqu’à l’hôpital, je me mets donc en route avec Odilia. La pluie n’a pas cessé, nos pieds baignent dans 50 cm d’eau et nous manquons à chaque pas de glisser dans nos claquettes en plastique. Ce n’est sans doute pas très raisonnable pour une dame de son âge, mais je ne me risque pas à le faire remarquer. Le mauvais temps n’a pas découragé les organisateurs de la fête : au lieu de faire la « lavada de ollas » dans la rue comme de coutume, ils se sont réfugiés dans un garage et tout le monde danse. Odilia me présente fièrement comme une amie de sa fille qui vient de… de où déjà ?

En rentrant, je trouve mon Jerónimo effondré dans un canapé. On vient de le vacciner, il est groggy. La gastro, le coup à la tête et le vaccin, cela fait un peu trop pour un seul homme. Les infirmières préconisent trois jours de repos. Il faut se rendre à l’évidence : il doit rentrer à Mexico. Je n’ai évidemment pas prévu de caméraman remplaçant et ne sais vraiment pas comment régler le problème. Impossible de faire venir un parfait inconnu. Je me retranche dans ma chambre pour appeler Ianis qui me propose son aide pour les trois derniers jours. D’ici là, c’est une pour une et dieu… pour qui ?
Seule de nouveau

Le lendemain matin à la première heure, Jeró monte dans le car. Encore 12h de trajet à tenir le cœur au bord des lèvres et le rouleau de papier à la main. En tout cas, le beau temps est revenu et, je file au clapier-internet écrire mes malheurs. Le clavier est une antiquité, je bougonne dans mon coin en martelant les touches et en essayant de relativiser la situation. Mais il faut bien l’avouer, je suis très abattue. Faire toute seule l’image, le son et les interviews pendant les 4 jours qui me séparent de l’arrivée de Ianis me paraît une épreuve. Ma complainte terminée, je m’apprête à regagner la maison lorsqu’une jeune femme que je n’ai jamais vue, et qui semble s’être subitement matérialisée, me tend un petit sachet. C’est une glace, une sorte de Mister Freeze artisanal au chocolat de la région qu’elle m’offre sans un mot. Ce geste de réconfort si spontané, si inattendu, me regonfle le cœur, je me retiens de lui sauter au cou.

Les jours suivants se passent en tournage des différents préparatifs. Tout le monde fait très attention à ce que je sois systématiquement accompagnée lorsque j’ai la caméra sur le dos. La difficulté est que je ne me sens pas très libre de la sortir dans la rue car, non seulement je me mets potentiellement en danger, mais je mets aussi en danger ceux qui m’accompagnent. Je tâche de le faire tout de même aussi discrètement que possible, mais María de Jesús me rappelle parfois à l’ordre « on va passer devant une cantina, il faut que tu la ranges ! »

Visite au cimetière

Un matin, où j’avais prévu d’écraser jusqu’à mon rendez-vous de 11h, Odilia m’appelle à 9h. C’est l’anniversaire de la mort de son mari et elle veut que je l’accompagne au cimetière. Comme à chaque fois qu’une célébration se présente, elle me demande de me faire jolie. J’en conclus que mon bermuda et mes baskets ne sont pas à la hauteur de la situation et remonte enfiler une robe. Mais lorsque je redescends elle me considère d’un air sceptique : « pourquoi tu t’es changée ? Je préférais ton petit short ». Qu’à cela ne tienne, je vais le remettre… Nous devons attendre Miguel, un jeune voisin qui doit nous conduire aux portes de la ville. 9h45, il n’est toujours pas là. Au vu de tout le matériel qu’Odilia emporte pour briquer la tombe, je suppose que cela ne va pas prendre un quart d’heure et je commence à craindre pour mon rendez-vous, mais il est impossible de faire machine arrière. Le cimetière est un alignement de petits monuments qui semblent avoir pris place dans une décharge. Au-delà des tombes rutilantes on trouve des monticules de sacs et de bouteilles en plastique, reliefs des réunions qui ont souvent lieu ici le dimanche. Odilia me fait pénétrer avec elle dans le monument de feu son époux. Elle se chargera de nettoyer et moi de lui passer ce dont elle a besoin. Le rituel est bien huilé : elle balaye d’abord le sol, puis remplace l’eau verdâtre des vases de fortune par une eau claire que nous avons apportée dans des bidons, et y place des bouquets de basilic et d’une autre plante odorante qui parfument l’intérieur de la tombe. Devant le petit autel dédié à la Vierge de Guadalupe, elle répand à nouveau ces herbes et y ajoute des fleurs d’hibiscus et de petits épis. Autour de la croix, elle enroule une guirlande de fleurs et allume une bougie. Enfin, avant de quitter la tombe, elle asperge le sol d’eau. « Maintenant, au tour de mon petit-fils ! ». Le bébé est mort à la naissance et elle répète ce rituel sur sa tombe, puis sur celle de sa mère.
Le long du cimetière, on trouve des petits stands où l’on vend des tacos car il n’est pas rare que les gens pique-niquent sur les tombes. Odilia veut en acheter pour le « desayuno », mais je commence vraiment à craindre pour mon rendez-vous car il est 11h moins cinq. Elle a bien pris note de mon impératif, mais n’a pas l’air de comprendre pourquoi il est important que je sois à l’heure.
Il me faut sauter le desayuno et voler vers le salon de coiffure où m’attendent Nadxiely et sa mère. Le coiffeur, lui, a pris le temps de petit-déjeuner, il est en retard et je poirote le ventre glougloutant devant sa boutique supposément fermée le dimanche.

La vache sacrifiée

Il y avait un épisode important de la fête des 15 ans à la mode oaxaqueña que je ne voulais pas rater: le « sacrifice » de la vache destinée au banquet. D’emblée, María de Jesús m’avait annoncé qu’il serait difficile de filmer cet événement qui devait avoir lieu dans la maison de son frère, « quelqu’un de très spécial », peu disposé à laisser entrer des étrangers dans sa maison. Je gardais l’espoir de pouvoir le convaincre à la première entrevue, d’autant que Ianis était maintenant arrivé pour me prêter main forte. Le hic, c’est qu’il n’y eut jamais d’entrevue. Retranché à l’écart des préparatifs, ce frère rétif resta invisible et ne vint même pas à la fête de sa nièce. Nous n’avions ni son adresse, ni son numéro de téléphone, nous étions donc obligés de nous en remettre entièrement à María de Jesús, la suppliant de le convaincre de nos bonnes intentions. Elle nous opposa deux inconvénients : le premier étant que son frère ne voulait pas qu’on filme sa maison, ce à quoi nous répondîmes que nous accepterions ses conditions et ne filmerions que la vache. Le deuxième était que le frère en question habite un quartier très dangereux d’une ville voisine, le sacrifice ayant lieu de nuit, elle prétendit qu’aucun taxi n’accepterait de s’aventurer là-bas. Mais cette deuxième raison nous semblait irrecevable et plutôt destinée à nous décourager.
Cela étant dit, je tâchai de tirer les vers du nez d’Odilia pour en savoir un peu plus sur ce fameux frère. Mais tirer les vers du nez d’une juchiteca n’est pas une mince affaire. Ici, les secrets sont bien gardés. Elle consentit à me répéter que ce mystérieux frère était « très spécial » et qu’à la différence de ses sœurs, il n’était pas catholique mais protestant et menait une vie très austère… Cette explication ne me parut pas pouvoir justifier la censure qu’on nous opposait.

Grâce aux informations croisées, nous parvenons à connaître le jour du sacrifice et implorons une nouvelle fois María de Jesús de défendre notre cause mais elle prétend ne pas parvenir à joindre son frère au téléphone, il l’aura sans doute laissé décroché juste le jour où toute la famille doit se réunir chez lui… Elle me promet de me tenir au courant et de me téléphoner si elle a du nouveau. Ce coup de fil, nous l’avons attendu, sans trop y croire, toute la soirée. Il n’est naturellement jamais venu.
J’aurai un petit éclaircissement le jour suivant, grâce à un mot échappé à une amie de la famille : « le frère de María de Jesús ? je ne le connais pas mais il paraît qu’il est très spécial, on dit qu’il ne tue pas que des vaches »… Je ne sais pas dans quelle mesure cette affirmation est vraie, en tout cas, il est certain que la paranoïa de cet homme est celle de quelqu’un qui n’est pas tout à fait en paix avec la justice. Narcotrafiquant ? Criminel ? Chaque Mexicain à qui je raconte cette histoire a son hypothèse. Tous me disent, en tout cas, que même si j’ai perdu de bonnes images, il valait sans doute mieux pour moi de ne pas me fourrer dans ce guêpier.

Le jour J

Le lendemain de cette soirée décevante, nous avons rendez-vous à 5h chez Alura, la sœur de María de Jesús pour les préparatifs du banquet du soir. Je suis d’une humeur de dogue, j’ai cette histoire de sacrifice censuré en travers de la gorge. La bête a été dépecée et découpée quelques heures auparavant et la viande disposée dans des bassines dégage une odeur écoeurante à mon nez. Très vite, un arrivage de cousines et de voisines remplit la petite cour de la maison pour aider à découper, dégraisser et cuisiner la défunte vache. J’avais spécifié à Ianis que nous devions nous faire tout petits durant le tournage et ne pas perturber la vie de ceux que nous filmions. En effet, j’avais déjà vécu seule l’expérience de me retrouver dans cette maison à l’heure du repas, et je ne peux pas dire que l’invitation à le partager avait été des plus chaleureuses.
Arrive l’heure du « desayuno », le premier repas de la journée qui se prend vers 11h. Les invités de la fête, ainsi que toutes celles qui sont venues aider, sont installés pour recevoir leur consommé de viande. Je propose à Ianis de profiter de ce moment pour aller recharger la batterie de la caméra car nous n’en aurons plus le temps après et nous allons filmer sans interruption jusqu’au soir.
Nous nous éclipsons donc, refusant poliment l’assiette de soupe proposée.
La journée se poursuit et vient la première fête dans un salon loué pour l’occasion. Elle prend fin vers les 5h du matin.

La « lavada de ollas »

Quelques heures plus tard, les voisines et cousines sont de nouveau sur le pont pour préparer les assiettes de la « lavada de ollas » (littéralement « lavage des casseroles »). Toutes les fêtes à Juchitán suivent ce schéma : la première fête en soirée avec le banc et l’arrière banc des connaissances, et la deuxième fête, la « lavada de ollas », qui a lieu le lendemain dans la rue avec un cercle d’invités plus intime. Cette fête se déroule traditionnellement l’après-midi, à l’heure de la « comida » mexicaine, c’est-à-dire vers 15h, et peut se prolonger jusqu’au soir. Le dimanche, nous nous préparons donc à nous rendre à la « lavada de ollas ». Odilia et Graciella, qui est arrivée la veille, me proposent de me prêter un costume régional et me l’ajustent pour qu’il tombe bien. Quand nous sommes sur le point de partir, elles m’appellent pour me dire deux mots. On leur a appris que, la veille, nous avions refusé le « desayuno », et elles tiennent à me faire savoir que cela ne se fait pas, qu’ici il faut toujours accepter ce qui nous est proposé. Par ailleurs, elles m’avertissent que maintenant que je porte le costume, il me faudra danser les danses régionales avec les autres femmes, car il est de bon ton de participer à la fête. Graciella me montre rapidement comment il me faut attraper ma jupe pour effectuer les mouvements.

http://LaureTraje

Nous arrivons chez Alura et des cris de surprise enthousiaste m’accueuillent. Le costume régional produit son petit effet, elles sont ravies que je le porte. María de Jesús en devient même loquace.
Tout va bien jusqu’au moment où Alura me propose « un caldo de pancita ». Je ne comprends pas bien de quoi il s’agit, mais j’accepte avec enthousiasme car j’aurais fait n’importe quoi pour rattraper l’épisode du « desayuno » méprisé.
N’importe quoi sauf manger ce qu’on m’apporte alors: dans un jus graisseux couleur marron flottent des morceaux de viande enroulés sur eux-mêmes qui semblent bien être, d’après les petits poils formés par la chair, des morceaux de parois intestinales. Je fouille le fond de la soupe pour découvrir s’il ne s’y cache pas quelque chose que je pourrais manger, mais à part quelques pois-chiches, je ne trouve rien. Même le jus dans lequel baigne la tripe, car il s’agit bien de cela, me dégoûte. Au secours ! Où est Ianis ? Il s’est volatilisé le monstre, alors qu’on m’a apporté une grande assiette avec deux cuillers. Il aura sa part du supplice. Je le trouve retranché dans un coin, faisant semblant de peaufiner un réglage. Lorsqu’il me voit arriver prête à l’implorer, les mains jointes et l’œil humide, il éclate de rire. Depuis le moment où il m’avait entendu accepter le plat offert, car lui avait bien compris la nature de ce qu’on allait me servir, il savourait à l’avance ma réaction. Abandonnant toute dignité, je le supplie littéralement de venir m’aider à manger l’inmangeable. Il en pleure de rire.
Il rit moins lorsqu’il se retrouve nez à nez avec l’assiette. Nous essayons de faire baisser le niveau en buvant le jus, mais il reste la masse intacte de tripes dans le fond. Mon voisin vient de finir sa ration, il a l’air d’aimer ça, lui. Je ne sais pas quoi faire, car laisser une assiette pleine est un affront encore plus grand que de refuser un « desayuno ». L’assiette vide de mon voisin me donne une idée… Si je ramassais nos deux plats pour les apporter à la cuisine, je pourrais sans doute verser un peu de notre soupe dans son bol, de manière à faire croire qu’on en a mangé un peu… J’avoue que la tentation de verser mon assiette intacte dans la marmitte de soupe de tripes est forte à ce moment-là, mais je me dis que si on me pique en train de faire ça, c’en est fini de moi. J’opte donc pour un discret camouflage d’assiette.

femme a l´enfant

Je clos provisoirement ce long chapitre sur mes aventures en terre zapothèque. Je me rends compte que j’ai peut-être trop parlé des petits problèmes de communication rencontrés et passé sous silence les marques d’amitié que nous avons reçues par ailleurs. Ce qui est certain, c’est que dans ce coin du Mexique où les touristes ne mettent pas les pieds, une européenne éveille la curiosité. On se garde bien d’y laisser libre cours en vous questionnant sur le pourquoi du comment de votre présence, mais chaque sortie dans la rue est rythmée de cette apostrophe : « güera, güerita » (« blonde », et par extension « blanche »). Rien d’offensant là-dedans, mais à force d’entendre la couleur de sa peau ainsi soulignée, on ne peut que se sentir radicalement et irrémédiablement différent.
Mais cette sensation d’étrangeté ne tient pas qu’à l’apparence physique. Récemment, j’ai rencontré un Mexicain qui s’est aussi rendu à Juchitán pour les besoins d’un film. Il me disait que, bien qu’ayant beaucoup voyagé dans des pays lointains, c’était dans cette petite ville de son pays natal qu’il s’était senti le plus étranger

PS : Pour l’instant, le blog est capricieux, mais j’ajouterai dès que possible des photos à cet article.
PS2: En attendant de parvenir à les mettre en lien, voici deux adresses de blogs amis à visiter
www.universdevazion.blogspot.com
www.lucamesud.canalblog.com

Ragoût de maya sauce hollywood

Il y a quelques semaines de cela, je tiquai sur ces propos de Benoît XVI concernant l’évangélisation des peuples indigènes d’Amérique latine (lors de son discours d’ouverture de la Ve conférence générale de la Conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes, à Aparecida, le dimanche 13 mai 2007) :

« Mais qu’a signifié l’acceptation de la foi chrétienne par les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes ? Pour eux, cela a signifié connaître et accepter le Christ, ce Dieu inconnu que leurs ancêtres, sans le réaliser, recherchaient dans leurs riches traditions religieuses. Le Christ était le Sauveur qu’ils désiraient silencieusement (…) Cela a signifié aussi recevoir, avec les eaux du baptême, la vie divine qui a fait d’eux des enfants de Dieu par adoption ; recevoir, en outre, l’Esprit Saint qui est venu féconder leurs cultures, en les purifiant et en développant les nombreux germes et semences que le Verbe incarné avait déposé en elles, en les orientant ainsi vers les chemins de l’Evangile (…) En effet, l’annonce de Jésus et de son Évangile n’a supposé, à aucun moment, une aliénation des cultures précolombiennes, et n’a pas non plus été l’imposition d’une culture étrangère. L’utopie de redonner vie aux religions précolombiennes, les séparant du Christ et de l’Église universelle, ne serait pas un progrès mais une régression »

Devant les vives critiques émanant de groupes de défense des indiens du Brésil, le Saint Père a battu en retraite, afin de désamorcer toute polémique, concédant :

«Il n’est pas possible, en effet, d’oublier les souffrances et les injustices infligées par les colonisateurs aux populations indigènes dont les droits fondamentaux ont souvent été bafoués».

C’était le moins…
Navigant sur le web en quête de réactions à ces propos papaux, je tombe sur un blog livrant la traduction du discours publiée par le journal La Croix. Plusieurs commentaires, émanant d’internautes d’obédience catholique, dénonçaient la mauvaise interprétation qui avait été faite des paroles du pape. Le mot de « désinformation » y revenait plusieurs fois pour condamner des journalistes qui, toujours prompts à critiquer l’église catholique, avaient sciemment créé la polémique. L’un des internautes avait laissé ce laconique message qui me mit immédiatement en boule : « encore de la désinformation : revoir Apolcalypto de Mel Gibson ». A l’époque, je n’avais pas vu le film mais il me semblait bien qu’il avait été vivement critiqué pour sa vision partiale de la culture maya et sa dimension dogmatique, présentant l’évangélisation de ce peuple comme un bienfait. Le message de cet internaute confirmait qu’il pouvait du moins être interprété dans ce sens. Qu’on puisse se plaindre de « désinformation » et aller puiser ses connaissances et ses arguments dans une œuvre de fiction me parut un comble. Je tâchai de le faire savoir dans un commentaire rageur qui, ô surprise, ne fut pas publié.
Néanmoins, cela me donna envie de voir Apocalypto pour comprendre en quoi il pouvait justifier le refus de repentance. Je me rendis donc à la station de métro la plus proche pour en acquérir une copie pirate à 20 pesos.

Pour ceux qui ne l’ont pas vu, je résume l’intrigue :
Le film retrace les aventures du jeune et vaillant chasseur Patte de Jaguar lorsque son village est mis à sac par une tribu hostile surgie des profondeurs de la jungle yucathèque. Ayant mis à l’abri sa femme enceinte et son petit garçon au fond d’un puits naturel, il est violemment capturé et emmené avec les autres villageois. Au terme d’un chemin durant lequel les chasseurs ennemis ne cesseront de les malmener, les prisonniers gagnent une cité où certains seront vendus sur le marché aux esclaves, d’autres offerts en sacrifice aux dieux au sommet de la pyramide. Condamné, comme ses camarades, à avoir le cœur arraché avant d’être décapité, Patte de Jaguar est opportunément sauvé par une éclipse de soleil. Il est remis aux guerriers ennemis qui ne le laissent pas s’enfuir sans qu’il ait déjoué leurs cruelles épreuves. Ce dont il s’acquitte bientôt, tuant l’un de ses ennemis, et recevant tout de même une flèche dans le ventre avant de s’enfuir à toutes jambes. Cette insolence met ses adversaires en furie, ils lui emboîtent le pas. S’ensuit une interminable course-poursuite au cours de laquelle Patte de Jaguar, blessé au ventre rappelons-le, doit affronter à la fois toutes les embûches de la jungle (jaguar, sables mouvants, chutes d’eau) et cinq hommes qui veulent sa peau. Je ne gâche pas le suspense en disant que tout se finit bien pour lui et sa petite famille, nous sommes à Hollywood, alors que les bateaux espagnols arrivent sur la plage.

Le film prétend retracer les dernières heures de la civilisation maya. Le titre, emprunté au dernier livre du Nouveau Testament, reprend l’idée que cette civilisation s’éteignit du jour au lendemain. La cause en est ici attribuée aux luttes inter-tribales qui déchirèrent ce peuple. Nous est donc présentée une civilisation sur le déclin, barbare et divisée au moment de la conquête espagnole. Mais, au fait, je croyais que la dernière cité maya avait été abandonnée dans des circonstances complexes et qui restent encore mystérieuses environ 300 ans avant la conquête… C’est ce qu’on appelle une licence de l’auteur, et après tout, il a le droit Mel Gibson de modifier un peu le cours de l’histoire, nous sommes dans le domaine de la fiction !
Certes, c’est une fiction. Le scénario suit le canevas classique du film d’aventure : un héros qui déjoue de manière spectaculaire les multiples embûches tendues par l’ennemi. En cela on pourrait suivre les exploits de Patte de Jaguar comme ceux de ses cousins hollywoodiens en faisant fi du contexte. Ce qui importe, c’est la photogénie, le spectaculaire et, à cet égard, le spectateur est servi : rebondissements, image soignée, scènes de foules saisissantes. Tenu en haleine de bout en bout, immergé dans une atmosphère violente et dangereuse, l’amateur de suspense pourra même pardonner que quelques scènes franchement ridicules fassent par moments tomber le film dans le registre de la comédie.
Qui remarquera que les visages des acteurs ne sont pas ceux de mayas ? Que beaucoup parlent la langue avec un accent qu’aurait du mal à comprendre un authentique yucathèque ? Que le film est truffé d’inexactitudes et d’éléments anachroniques ? Ce n’est pas une oeuvre ethnographique, mais une fiction, qui se donne les moyens du réalisme le plus parfait, qui s’appuie sur des recherches iconographiques, mais une fiction quand même…

Ce qui, personnellement, me dérange, et m’empêche de voir ce film comme une simple œuvre de fiction destinée à divertir, c’est cette citation liminaire de W. Durant grâce à laquelle Mel Gibson introduit l’action :
« A great civilisation is not conquered from without untill it has detroyed itself from within »

Cette citation transforme Apocalypto en film à thèse, et ce qu’il s’agit de démontrer, à première vue, c’est que la civilisation maya, par sa sauvagerie et ses guerres intestines, s’est détruite de l’intérieur. Nombre de chercheurs s’accordent effectivement à dire que les divisions internes ont été UNE des raisons de la disparition de cette civilisation. Mais à mon avis, la thèse de Gibson va plus loin. L’anachronisme de départ n’est pas fortuit. Le fait d’avoir déplacé la chute de l’empire maya à l’aube de la conquête espagnole est à lire comme une parabole pour montrer que les Espagnols sont arrivés dans un pays divisé, en partie détruit et dont la civilisation était en miettes. Dès lors, on peut relire le film comme le long développement de cette thèse. Que nous dit Mel Gibson de cette « grande civilisation » ? Qu’elle n’a pas grand chose de « civilisé » justement, car rien de ce qui a fait la grandeur de l’ère maya n’est montré, si ce n’est une discrète allusion à leurs connaissances en astronomie : au moment de l’éclipse de soleil, on voit les dignitaires religieux échanger un regard de complicité qui laisse entendre qu’ils l’avaient prévue, alors que le peuple ignorant se recroqueville de terreur au bas de la pyramide. Cette scène laisse entendre que seules les élites possédaient la science astronomique et qu’elles l’utilisaient pour pouvoir mieux contrôler et assujettir la plèbe. Mel Gibson nous dit ensuite que les Mayas pratiquaient les sacrifices humains, ce qui est vrai. Les Mayas pensaient qu’il leur fallait verser le sang humain pour nourrir le dieu soleil. Le film montre le cas d’un sacrifice d’ennemis de guerre. Ce type de sacrifice avait, outre une valeur religieuse, une fonction politique puisqu’il engageait la collaboration des autorités civiles, religieuses et militaires. Pour rappel, les sacrifices humains ont été pratiqués dans de très nombreuses civilisations primitives, dont celle de nos ancêtres les Gaulois. A en croire le film, on sacrifiait à tour de bras chez les Mayas, ce qui n’est pas exact puisqu’ils pratiquaient bien moins ce type de sacrifices que leurs cousins les Aztèques, ce qui confirme que Gibson met toutes les civilisations pré-colombiennes dans le même panier pourvu que cela serve son propos. L’occasion se présentait de filmer une extraction de cœur, il ne pouvait pas la rater. Et de nous la servir deux fois. Ce geste, pratiqué dans le cadre du culte, est mis exactement sur le même plan que les exactions sanguinaires perpétuées par les guerriers. Englobé dans une succession de scènes sanglantes, il perd toute signification rituelle, et est ramené à une dimension vulgaire et barbare. Il ne s’agit pas de dire que les Mayas étaient des êtres doux et pacifiques, leurs guerres comme les nôtres devaient comprendre leur lot de sauvagerie. Mais ce que le film nous montre, ce sont des êtres qui, à chaque moment de leur vie quotidienne, versent dans cette sauvagerie. L’accent est mis, avec une complaisance thématique et picturale, sur la dimension sanguinaire de ce peuple : le chasseur qui mange des testicules du cochon sauvage fraîchement chassé, le chef guerrier qui incise avec son couteau crasseux le visage de son compagnon pour le soulager d’un cocard, le gros plan sur le bras du chasseur qui se coupe les veines après avoir été piqué par un serpent etc. Gibson filme avec délectation ces scènes ornementales, qui n’ont d’autre intérêt que d’intensifier le dégoût du spectateur. A cela, ajoutons le sadisme sans cesse appuyé des chasseurs non seulement entre tribus hostiles, mais au sein de la même tribu, le marché aux esclaves, dont rien n’atteste l’exactitude historique, mais qui sert à démontrer que les mayas entre eux ne faisaient pas mieux que ce que les espagnols leur firent subir par la suite.

Finalement, ce que nous dit Gibson de cette « grande civilisation », c’est que rien ne pouvait en être sauvé. Il est d’ailleurs significatif que le seul moment de calme dans cette débauche de violence et de sang, le seul moment où les ennemis, saisis de surprise, cessent de s’affronter soit l’arrivée des Espagnols. Tout concourt à créer une impression de paix à ce moment-là : la caméra ralentit, le son est atténué, une barque s’avance lentement avec à son bord des hommes portant la croix. La démonstration touche à sa fin : ce que les Espagnols apportent, avec la parole du Christ, c’est la paix, enfin.

L’Apocalypse, qui constitue le dernier livre du Nouveau Testament, s’ouvre sur ces mots : « révélation de Jésus-Christ ». Il s’agit en effet d’une « révélation » sur la fin du monde et l’instauration du Royaume de Dieu avec le retour du Christ sur terre. Le titre Apocalypto, sorte de variation hispanico-tribale sur le mot « Apocalypse », synthétise deux acceptions communes : la fin du monde (précolombien) et l’avènement du Christ (l’évangélisation des indiens). Le titre à lui seul résume la thèse : l’arrivée des chrétiens a constitué le salut et non la perte des cultures pré-colombiennes.

Rappelons en quoi a consisté ce « salut ». En 1552 dans la Très Brève Relation de la Destruction des Indes, le dominicain Bartolomé de Las Casas accuse l’Espagne en dressant la liste des injustices – tortures, massacres, viols, utilisations de chiens et de bûchers, travaux forcés -, infligées aux indigènes pour les assujettir. Les conquistadors se rendirent compte cependant qu’il n’était pas souhaitable de massacrer ces populations au-delà de ces crimes de guerre jugés nécessaires à leur soumission. Les indiens représentaient, en effet, une main d’œuvre précieuse pour la mise en valeur des terres confisquées et, dans une perspective chrétienne des âmes à convertir (une fois qu’il fût jugé qu’ils étaient des hommes, lors de la Controverse de Valladolid). Les conquistadors s’orientèrent donc vers une méthode moins barbare en apparence, et moins coupable au regard de Dieu : l’élimination culturelle, spirituelle et linguistique des peuples indigènes et leur assimilation forcée à la société coloniale.

L’ensemble de ces pratiques a été conceptualisé en 1970 sous le terme d’ « ethnocide ». Voici la définition qu’en donne Pierre Clastres dans son article de l’Encyclopaedia Universalis (2002) :

Le génocide assassine les peuples dans leur corps, l’ethnocide les tue dans leur esprit. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit bien toujours de la mort, mais d’une mort différente: la suppression physique et immédiate, ce n’est pas l’oppression culturelle aux effets longtemps différés, selon la capacité de résistance de la minorité opprimée. Il n’est pas ici question de choisir entre deux maux le moindre: la réponse est trop évidente, mieux vaut moins de barbarie que plus de barbarie.

L’esclavage des indiens fut pratiqué en dépit des recommandations officielles de Madrid et de Rome : en effet deux bulles successives du pape Paul III proclamèrent en 1537 leur droit à la liberté et à la propriété. Si les couronnes n’encouragèrent pas ces pratiques, elles fermèrent du moins les yeux sur les agissements de leurs émissaires.

Pourquoi le film de Mel Gibson a été si vivement critiqué par les groupes de défense des indiens ainsi que par les universitaires, et ceci tant au Mexique qu’aux Etats-Unis ? Parce que ces populations indigènes sont toujours en vie et qu’elles continuent à souffrir de terribles préjudices. Parce que les stéréotypes, repris par Apocalypto, de l’indien sauvage et primaire, ont été utilisés entre autres par le gouvernement du Guatemala pour justifier les actes de génocide perpétrés contre les des Mayas lors du conflit armé de 1960-1996. Durant cette période, l’armée guatémaltèque a détruit 626 villages, tué plus de 200 000 personnes, déplacé 1,5 millions d’individus. Plus de 150 000 d’entre eux ont été contraints de trouver refuge au Mexique. Dans ce dernier pays, de nombreux mayas ont renoncé à parler leur langue dans les lieux publics pour ne pas avoir à affronter regards méprisants et insultes racistes. Ils sont victimes d’une discrimination à tous les niveaux. Il suffit de se rendre dans n’importe quelle ville du Mexique pour observer que tous les mendiants que l’on rencontre sont des indiens.

Pour toutes ces raisons « Apocalypto » m’a mise en colère. Parce qu’ici la fiction est au service d’une idéologie malsaine et que le film défend une thèse inadmissible. Etant donnée la responsabilité des Etats-Unis (avérée par le rapport « Guatemala, Memory of Silence » financé par l’ONU) dans le soutien apporté au gynocide maya au Guatemala, on aurait attendu venant d’un citoyen de ce pays davantage de délicatesse. Mais que pèse le « devoir de mémoire » face aux exigences de l’ »entertainment »?

En ce qui concerne ce cher internaute qui arguait du film pour dédouaner l’église catholique de toute responsabilité, je me dis qu’on ne peut pas empêcher les imbéciles de se satisfaire d’explications simples à des phénomènes complexes, surtout lorsque leurs croyances religieuses sont en jeu.

Pour en revenir aux propos de Benoît XVI, si, comme il l’affirmait, « le Christ était le Sauveur qu’ils désiraient silencieusement », pourquoi les indigènes du Yucatan auraient-ils rejeté l’espagnol Francisco de Montejo deux fois avant qu’il occupe une partie de la péninsule en 1527 ? Pourquoi auraient-ils continué à livrer bataille contre la domination culturelle et politique européenne jusqu’à la fin de la guerre Guerre de Castes au début du XXe siècle ? Pourquoi même aujourd’hui des organisations militantes de l’état Quintana Roo continuent à pratiquer des rituels antiques et à résister à l’hégémonie politique et culturelle occidentale, notamment au calendrier grégorien ? Seraient-ils assez fous pour se rebeller contre des bienfaiteurs ?

Pour clore le sujet, j’ai découvert en visitant des pages web que Rudy Youngblood, le héros d’Apocalypto, dont j’ai du reste apprécié le jeu, était accusé de se faire passer à tort pour un « native american », mot politiquement correct pour dire indien. Tiens tiens… Je ne connais pas le fin mot de l’histoire mais je sais qu’il existe des gens aux Etats-Unis qui jouent sur une ressemblance physique pour alléguer une origine comanche ou chéyenne et ainsi bénéficier d’aides que le gouvernement leur réserve en réparation.

Par ailleurs, Gerardo Taracena, qui interprète le méchant Middle Eye dans Apocalypto, joue aussi dans le joli film de Francisco Vargas Le Violon. Il se retrouve en quelque sorte de l’autre côté de la barrière puisque son rôle est celui d’un militant (zapatiste ? le film ne le dit pas explictement) qui lutte pour récupérer les terres confisquées par l’armée mexicaine au Chiapas. Etrange schizophrénie des acteurs…

 

Chroniques de la Condesa II – Parque Mexico, paradis du chien

Depuis que je vis dans ce quartier, et que je fréquente les allées du parc México, je peux dire que je connais chiens de toutes sortes (pardon Apollinaire). Jamais je n’avais vu autant d’espèces différentes réunies dans un même lieu. Chaque jour, je découvre des variantes insoupçonnées de museaux et de pelages et me surprends souvent à penser « Tiens, ça peut aussi ressembler à ça un chien ». Dans un coin du parc, vers midi, on rencontre une équipe de dresseurs accompagné de leur petite meute.

dresseurs3.jpg

Le tout petit y côtoie le très gros. En rang d’oignon, papattes sagement allongées devant eux, ils attendent qu’un dresseur viennent les chercher pour leur faire répéter leurs gammes de « donne-la-patte » et autres « assis-couché ».

chiens1.jpgchiens2.jpg

J’observe leurs progrès. Certains sont gauches, à l’instar de ce roquet frippé qui s’affaisse sur son petit boudin de queue quand il entend le mot « sentado ».

dresseurs1.jpg

D’autres déroulent la patte, il faut l’admettre, avec une certaine élégance. Truffe à l’affût, ils se reniflent et batifolent pendant les rares pauses qui leur sont octroyées.

Je n’ai jamais tellement aimé les chiens. A vrai dire, j’en ai un peu peur. Je ne sais pas pourquoi. J’ai beau rechercher un incident traumatisant dans ma petite enfance… Il y a bien ce jour où, montée sur patins à roulettes, j’ai été attaquée par le Yorkshire de ma voisine qui les avait en horreur. La bête n’a pu porter très haut ses attaques, étant donné que j’étais surélevée, mais elle est tout de même parvenue à me planter ses petits crocs méchants dans le mollet. Un jour, quelqu’un m’a dit que les chiens deviennent féroces lorsqu’ils sentent qu’on les craint. J’adopte donc, quand j’en croise un plus imposant que les autres, une attitude faussement détendue. Le problème est que je me dis au même moment que la bête, si elle a deux sous d’instinct, ne peut pas être dupe de mon petit manège. Me voici donc à essayer de briser le cercle infernal de ma peur mal dissimulée induisant la peur du chien induisant sa morsure… Je dois avouer que je fais face à tous ces spécimens canins en liberté avec une certaine bravoure : j’ignore le dogue haut comme un poney, fais risette au petit péquinois, évite tout de même le pitt-bull. Je me démasque cependant lorsque, tapotant prudemment la tête du gros bourgogne roux d’un monsieur avec qui j’ai sympathisé, je sursaute au moindre éternuement de l’animal.

On prétend qu’il existe souvent une ressemblance physique entre le chien et son maître. Il m’est arrivé de constater une frisure similaire entre un caniche et sa maîtresse permanentée, mais je ne pourrais pas me prononcer définitivement sur cette question. Un propriétaire de shar-pei, fort heureusement pour lui, n’a pas nécessairement le visage plissé de toute part. En revanche, on peut affirmer que l’élection de certaines races est lourde de sens. Pourquoi les grands-mères affectionnent-elles en général les petits gabarits ? N’est-ce pas pour pouvoir les porter dans leurs bras, les vêtir de petits imperméables ou de moumoutes anti-froid, bref, les infantiliser et combler ainsi un vide maternel? Avez-vous déjà croisé l’un de ces chiens absolument dépourvu de poil qui semble grelotter sur ses frêles pattes ? Le grand plaisir de tout maître réside, me semble-t-il, dans le fait de farfouiller le poil de son chien et de lui tapoter le bidon. Que peut-on trouver à ces animaux nus et rachitiques ? Mon hypothèse est que, par le biais d’un tel chien, le maître manifeste qu’il sait s’affranchir des canons de beauté du commun des propriétaires de toutous, et peut-être affirmer qu’il possède une personnalité d’exception… Lorsque je croise un pitt-pull, je déchiffre le message subliminal que m’envoie son maître : « si je veux, je peux faire de toi de la chair à pâtée », même si la plupart des propriétaires de pitt-bulls prétendent hypocritement avoir choisi leur chien en fonction de sa personnalité intéressante et de son caractère avenant. Le chien est également un bon indicateur du niveau social du maître. Celui-ci peut être évalué non seulement en fonction de la race mais aussi de sa taille du chien. On peut en effet supposer qu’elle est proportionnelle à celle de l’appartement. Par conséquent, si je promène un dogue argentin voire deux dans le parc de la Condesa, c’est que je possède une confortable surface habitable dans le quartier.

Spectacle étonnant, d’ailleurs, que celui de ces propriétaires au look étudié qui ramassent dans un petit sachet les déjections de leurs protégés. Du reste, un panneau à l’entrée du parc les y invite, et les promeneurs comme moi leur sont reconnaissants de respecter l’instruction, sans quoi ils serait périlleux de flâner le nez au vent et d’observer la voûte des arbres.

panneau.jpg

J’étais, l’autre matin, assise le long d’une petite allée reculée du Parque México, quand je vois apparaître l’homme chauve (portant néanmoins un pantalon hippie) avec son épagneul. Mise en jambe, accélération, le chien saute une petite haie et élit l’arrière d’un bosquet pour y déposer sa crotte. Pendant quelques secondes, je pénètre les pensées du maître dont je livre ici une libre traduction :
« Allez, je me l’accorde, je ne la ramasse pas celle-là, pour une fois… Personne ne peut avoir vu Roxy se glisser là-derrière. Allez, j’m’en fous je la laisse. Elle est petite en plus… Mais qu’est-ce qu’elle regarde celle-là ? La fille sur le banc, elle m’a vu, elle désapprouve, ses yeux me condamnent. »

Le maître saute à son tour la haie et en ressort, son petit sachet alourdi pendant piteusement au bout de son bras.

Chroniques de la Condesa I – Les terres de la comtesse

Voici maintenant deux mois que j’habite « la Condesa », l’une des 350 « colonias » que compte la ville de Mexico. Ici comme ailleurs, les quartiers ont leur connotation sociale et leur réputation. La Condesa est considérée comme un quartier à la mode, rassemblant artistes, minet(te)s snobinard(e)s et nombre d’étrangers. On me fait parfois sentir qu’habiter La Condesa c’est manquer cruellement d’originalité, c’est vouloir appartenir au club mondial des gens branchés habitant des quartiers branchés, transposables d’une ville à l’autre : Nolita à New-York, les Abbesses à Paris…

Il va de soi qu’on ne s´établit pas dans ces quartiers par simple snobisme, mais bien parce qu’il fait bon y vivre. Dans un pays où le climat permet d’être presque toujours dehors, il est agréable de pouvoir sortir de chez soi et se promener dans de petites rues (chose rare dans l’enfer automobile), faire ses courses à pied, croiser au bas de son immeuble les employés des boutiques discutant dans des fauteuils qu’ils ont installé sur le trottoir, façon salon de conversation. A Paris, New-York ou Londres, ce petit luxe vaudrait cher, ici il est abordable.

A Mexico, les appartements sont tous très grands. Mes 70m2 (qui me paraissent immenses) représentent ici une petite surface. Le studio est quasi inexistant car les étudiants ne quittent pas le foyer parental avant d’avoir fini leurs études, et il est rare ensuite qu’ils s’installent seuls. Les deux-pièces sont également rarissimes. Tous les appartements ont l’air d’avoir été conçus pour accueillir des familles nombreuses : ils comptent entre deux et quatre chambres, et des pièces communes à la hauteur de la situation. Une aubaine pour les aspirants à la colocation…

On trouve aussi à la Condesa des tas de lieux culturels : centres de lecture, cinés-clubs, ainsi que des librairies où de gros fauteuils invitent à lire les livres en rayons. Chaque colonia possède sa maison de la culture où l’on peut faire toutes sorte d’activités pour une cotisation dérisoire. Pour l’instant, je suis les cours de modern’jazz mais je compte bien m’attaquer aux danses régionales un de ces jours. En dehors de ces endroits, faire du sport coûte une petite fortune.

On pourrait ne jamais sortir du microcosme de la Condesa. Ce serait ignorer les autres facettes, bien différentes, de la ville de Mexico. Pour être sortie du quartier, je me rends compte que cet endroit est une bulle. Il le fut dès son origine.

Genèse
La colonie, formée en 1902, prit pour nom le titre de la comtesse (« condesa ») de Miravalle, troisième propriétaire de la hacienda qui englobait depuis le XVI e siècle les terrains de la colonie actuelle. Durant la révolution, le pays connut un exode massif vers la capitale qui s’enrichit de quelques 200 milles habitants. Par la suite, la pacification entraîna une croissance économique et l’émergence de classes moyennes et aisées. C’est à leur intention que les promoteurs immobiliers conçurent ce quartier comme une sorte d’éden planté de palmiers, de jaracandas et de bougainvillées. 40% de la surface de la colonie fut réservé aux zones de verdure distibuées entre les deux parcs, les places et les terre-pleins. Aujourd’hui encore, la nature est omniprésente et me fait presque oublier que j’habite l’une des villes les plus polluées au monde : toutes les rues sont bordées d’arbres et ciment des trottoirs craque sous la poussée des racines. La richesse naturelle du Mexique se trouve reproduite en miniature dans les trois petites places nommées d’après les trois plus grands volcans du pays : Citlaltépetl, Popocatepetl, Ixtlacíhuatl. Un jet d’eau y remplace la coulée de lave.

La colonie fut construite sur le dessin d’un ancien hippodrome dont les deux rues entourant le Parque Mexico rappellent le souvenir. Cette forme ovale devait à la fois faire barrière à la poussière et offrir en son sein de nombreuses commodités, évitant ainsi à ses habitants de se déplacer. Construit dans un contexte de croissance économique, le quartier porte dans son architecture la trace de l’Art Déco. Contemporain de la révolution industrielle, ce style, glorifiant le progrès et la modernité, est souvent considéré comme bourgeois, puisque qu’il n’a d’autre visée que décorative. S’y mêlent les premières constructions, de style néo-colonial, et un mélange des deux.

Le Parque Mexico, coeur de la Condesa, fut également conçu dans l’esprit Art Déco Il revendique des idéaux modernes, le culte de la technologie mais aussi, il me semble, celui de la nature. Son architecte, Leonardo Noriega, y a reproduit la naissance d’une rivière courant entre des roches, sous de petits ponts pour aller nourrir des bassins peuplés de canards. Le long des allées, des bancs simulent des cabanes de bois.

dsc0776.jpg

alle1.jpg

Un théâtre en plein air, de style Art Déco lui aussi, est accolé au parc.

entreparc.jpg

Aujourd’hui le théâtre accueille quotidiennement des jeux de foot ou de squate-board. Le week-end s’y tiennent différentes manifestations: cercles de tango, foires au livre, marchés, réunions de bouddhistes etc.

foot.jpg
A l’entrée, on voit la statue d’une déesse maternelle donnant naissance à deux fleuves.

desse.jpg

La cosmopolite

La Condesa connut plusieurs vagues d’immigration. Dans les années 1920, 9000 juifs ashkénazes et 6000 séfarates furent invités par le président Alvaro Obregon à s’établir au Mexique. D’abord installés dans le centre historique, où ils exercaient pour la majorité des fonctions de vendeurs ambulants, ils s’installèrent à la Condesa une fois gagnée une meilleure situation économique. Des synagogues, des collèges et des boutiques kasher ouvrirent leur portes dans le quartier. Dans les années 40, une grande partie de cette communauté se déplaça dans les colonies bourgeoises Polanco et Herradura. La synagogue de ma rue continue cependant à accueillir des fidèles.

La deuxième vague, moins importante, fut d’origine espagnole pendant la Guerre Civile.

La troisième fut constituée d’intellectuels latinoaméricains en exil dans les années 1970 et 80.

Aux dires de certains, le caractère bohème du quartier est une conséquence du tremblement de terre de 1985 qui fut particulièrement meurtrier (30 000 victimes). Après cette date, des familles entières délaissèrent la Condesa pour des quartiers plus sûrs, provoquant la chute des prix immobiliers, et permettant ainsi à de nombreux intellectuels et artsites d’y emménager dans les années suivantes.

Visiblement, nous habitions une zone de forte activité sismique. Il y a quelques semaines, Mexico a connu à nouveau un tremblement de terre, minime cette fois, et les quartiers Condesa et Roma ont enregistré les secousses les plus importantes. Des amis habitant le quartier m’ont raconté s’être retrouvés dans la rue en pyjama avec des voisins, qui avaient connu le tremblement de 1985, en larmes. Pour ma part, je dormais d’un sommeil de plomb et je n’ai absolument rien senti.

J’ajouterais, sans pour autant avoir de chiffres à l’appui, une dernière vague : celle des français. Il y a environ 15000 français à Mexico, les expatriés travaillant dans les grandes entreprises habitent plutôt le quartier chic de Polanco mais la jeunesse est à coup sûr établie en grande majorité dans la Condesa. Cela se vérifie aussi bien à la terrasse des cafés que dans les quelques fêtes de français dans lesquelles j’ai mis les pieds : je ne suis pas la seule, loin s’en faut…

Pour finir, quelques artistes célèbres ayant résidé dans le coin:

Agustín Lara dont on raconte qu’il a écrit Farolito sur un banc de la rue Amsterdam, Pablo Moncayo, Dolores del Río, Mario Moreno Cantinflas, Juan Soriano, Arturo Ripstein, Octavio Paz et Elena Garro, Salvador Elizondo, Paco Ignacio Taibo I, Enrique Krauze.

 

 

 

Croix noire sur fond rose

Ciudad Juárez est une ville frontière, la principale entre le Mexique et les Etats-Unis. Elle n’est séparée d’El Paso Texas que par le Río Bravo que des dizaines de clandestins traversent chaque jour en quête du « rêve américain ». Ciudad Juárez est aussi, à sa manière, un « rêve mexicain » à portée de main : terre bénie pour les investisseurs états-uniens qui profitent de la main d’œuvre bon marché pour y installer leurs usines, terre de tous les vices pour « gringos » décadents venant s’approvisionner en drogue dans cette « cité sans loi » et s’offrir les services de prostituées.

Au nord de Juárez, donc, un fleuve, matérialisant la frontière depuis 1848, et qui ne porte pas le même nom suivant le côté duquel on se place : Río Grande aux Etats-Unis, Río Bravo del Norte au Mexique. Au sud de la ville viennent mourir les dunes du spectaculaire désert blanc de Salamayuca qui abrite des variétés de plantes uniques dans le pays. C’est à cet endroit qu’on a mis au jour en 1993 les huit premiers corps de femmes. Depuis, le sable n’a cessé de faire remonter des cadavres à la surface, recrachant avec eux de pauvres vestiges de vêtements féminins : chaussures, sac à main, jupe… Depuis 1993, les meurtres de femmes n’ont pas cessé, leur nombre est aujourd’hui porté à 460, celui des disparitions à plus de 600 selon les chiffres de l’organisation « Nuestras hijas de regreso a casa ».

croixnb.jpg

Ces centaines d’homicides de femmes, qualifiés par les organismes de droits de l’homme de gynécide, sont auréolés de mystère. Chercheurs et documentaristes avancent des hypothèses qui convergent en plusieurs points. Ce qui ressort, en premier lieu, de ces enquêtes est qu’il est impossible de dissocier ces assassinats du contexte socio-économique particulier de la ville de Ciudad Juárez.

Le triangle formé par les villes de Juárez (Chihuahua), El Paso (Texas) et Sun Land Park (Nouveau Mexique) forme aujourd’hui la zone métropolitaine frontalière la plus étendue du monde. Elle est aussi la principale région d’échanges commerciaux du bloc économique uni par l’accord NAFTA (North American Free Trade Agreement). Ce dernier, adopté en 1994, a favorisé l’exode massif d’usines états-uniennes sur le territoire mexicain, entre autres : Ford, Johnson & Johnson, Siemens, Chrysler.
Juárez commença à exploiter sa situation privilégiée de ville frontière au lendemain de la Révolution mexicaine (1910-1917). Afin de surmonter la crise économique, politique et sociale dans laquelle la lutte pour le pouvoir avait plongé le pays, elle se convertit en un grand centre touristique de divertissements nocturnes. Bars et salles de jeu y furent implantés pour attirer la clientèle états-unienne.
Ce n’est que plus tard, dans les années 60, que les « maquiladoras » (usines d’assemblage de matériel électro-domestique) commencèrent à fleurir à Juárez.
En 2000 cette industrie atteignit son apogée. Aujourd’hui, la ville s’enorgueillit de sa position de leader mondial dans ce domaine. A Juárez, un téléviseur est fabriqué toutes les trois secondes, un ordinateur toutes les sept, à l’issue d’un travail à la chaîne réalisé par les ouvriers sous-payés des quelques centaines d’usines d’exportation.
Sur son site internet, la ville affiche des chiffres triomphalistes. Certes, le taux de chômage de Juárez est inférieur à 1%, mais les salaires pratiqués dans les usines y sont les plus bas de l’hémisphère. Chaque année pourtant, des travailleurs affluent de toute la république, portant la population de la ville à 2 millions d’habitants, dont 40% vivent dans la pauvreté.

Dans les années 1970, les femmes furent massivement incorporées aux chaînes de production des usines alors que les hommes étaient touchés le chômage. Ce phénomène affecta le modèle familial traditionnel où l’homme pourvoit aux besoins financiers pendant que la femme s’occupe de la maison et des enfants. Cette situation induisit deux phénomènes : une consommation accrue d’alcool chez les hommes, et un chiffre record de mères célibataires chez les femmes.

Pourquoi les usines comptent-elles aujourd’hui encore plus de femmes que d’hommes ? Certains avancent que les femmes sont plus consciencieuses dans le travail, mais on peut imaginer que c’est, en réalité, parce qu’il est plus facile de les discipliner par des pressions de toutes sortes : harcèlement sexuel, tests de grossesse obligatoires, chantage au licenciement, interdiction de se syndiquer. Les « maquiladoras » sont de hauts lieux d’exploitation, les ouvriers y touchent 4 dollars par jour, mais puisqu’elles apportent à la ville devises et emplois, toute critique est étouffée dans l’œuf. A la pression économique, morale et sexuelle exercée sur les ouvrières, il faut ajouter pour comprendre le contexte dans lequel se perpétuent les assassinats, un climat général de violence, en grande partie dû à la véritable mafia de narco-trafiquants qui s’est installée au bord de la frontière.

A l’époque où les meurtres ont commencé, 60% de la cocaïne consommée aux Etats-Unis passait par Juárez. Ce trafic se poursuit, induisant des millions de dollars de bénéfices, dont profite visiblement la police locale en se laissant volontiers soudoyer par les trafiquants pour fermer les yeux sur leurs agissements. On doit à ces bandes armées, entre règlements de comptes internes au milieu et crimes arbitraires, plusieurs centaines d’assassinats par an, sans compter ceux des femmes dont on suppose également qu’ils doivent leur être, au moins en partie, imputés.

Nombre d’analyses concordent pour désigner le fonctionnement pernicieux des « maquiladoras » et la violence induite par le trafic de drogue comme ayant prédisposé aux centaines d’assassinats de Juárez. Ce n’est, du reste, pas un hasard si nombre des femmes assassinées avaient en commun de travailler dans ces usines. Les tours de travail amènent leurs ouvrières à regagner leur domicile tard dans la nuit ou à se rendre à l’usine au petit matin. Certaines femmes sont mortes pour avoir échangé leur tour avec une collègue et être rentrées seules chez elles, d’autres pour avoir voulu économiser le prix d’un billet de bus et avoir marché non accompagnées dans les rues. Voici plus de dix ans qu’a commencé la vague des assassinats de femmes et aucune mesure n’a encore été prise par les « maquiladoras » pour protéger leurs ouvrières lorsqu’elles doivent rentrer chez elles de nuit.Les assassinats touchent aussi d’autres catégories professionnelles : femmes de chambres, petites employées ou étudiantes. La plupart sont des victimes sont des femmes jeunes. Beaucoup vivent dans des conditions très précaires avec parfois des enfants à élever. Elles ont été enlevées, détenues en captivité, victimes de tortures et de violences sexuelles avant d’être assassinées. Leurs corps sans vie ont été abandonnés dans les terrains vagues aux confins de la ville ou dans les sables du désert. Dans quelques cas, ils sont retrouvés dans les jours qui suivent, mais ils mettent parfois des années à ressurgir, des mois à être identifiés. Des centaines de familles attendent toujours que soit résolue la disparition de leur fille, mais bien des cas resteront à jamais sans réponse.

Anomalies, négligences dans les enquêtes, falsification des preuves, passivité voire complaisance (complicité ?) des autorités participent à la continuation du massacre. L’avocate des droits de l’homme Maria Guadalupe Morfin Otero témoigne que ce n’est qu’en 2004, 11 ans après le début de la vague d’assassinats, que la police locale commença à mettre en oeuvre les méthodes indispensables d’investigation : délimitation et protection de la scène du crime, prélèvement, conservation et protection des indices, examen de l’ADN. Avant cela, les scènes de crimes étaient piétinées, les preuves déplacées et altérées. Pendant des années, de nombreuses pistes sont restées inexplorées. Nul ne s’est soucié par exemple d’interroger les proches ou les collègues, ni de prêter attention au fait que beaucoup de victimes appartenaient à la même usine ou à la même école. Les enquêtes bâclées se sont accompagnées, comme bien souvent, d’arrestations arbitraires. Les associations et organisations des droits de l’homme réclamaient des coupables ? On allait leur en fournir. Le premier fut Omar Latif, un ingénieur égyptien. Reconnu de plusieurs viols aux Etats-Unis, il pouvait fort bien être passé à l’étape supérieure. Sur les seules accusations de ses co-détenus, 90 assassinats lui furent attribués. Mais bien que le coupable fût derrière les barreaux, les meurtres continuèrent de plus belle. Il fut donc dit que Latif, depuis sa cellule, payaient des complices pour qu’ils continuent à tuer à sa place.
On s’en prit ensuite à quelques membres du gang des « Rebelles » puis à celui des « Toltecas ». Tous ces suspects déclarèrent s’être fait arracher des aveux sous la torture. Gustavo Gonzáles, dit « La Foca », et Javier García, alias « El Cerillo », dirent au juge chargé de l’affaire avoir été torturés pour confesser leur culpabilité dans l’assassinat de huit femmes. Ledit juge rejeta leurs accusations, malgré un rapport du service médical de la prison faisant état de multiples brûlures sur les parties génitales. En février 2002, l’avocat de « La Foca » fut assassiné par un commandant de la Police Judiciaire de l’Etat qui déclara qu’il s’était agi d’une confusion. On ne chercha pas à éclaircir les circonstances ni les causes de cette « confusion ». Un an après, « La Foca » décéda dans des circonstances suspectes. « El Cerillo » fut, quant à lui, condamné à cinquante années de prison pour les huit assassinats. Un mois plus tard, une ancienne procureure déclara devant le ministère public que les preuves contre ces deux personnes avaient été fabriquées sur ordre du procureur de la zone nord et de son subordonné. Aucune enquête ne fut menée pour faire le jour sur ces lourdes accusations.
Pour clore provisoirement cette énumération, ajoutons que huit policiers ayant été arrêtés pour leur implication dans les crimes furent également relâchés.

www.juarez.gob.mx

La visite du site internet de la ville de Juárez est édifiante. On y vante son économie florissante, la compétence de sa police, les qualités d’écoute de son maire. « La sécurité publique » est évoquée comme « un objectif prioritaire de l’administration actuelle » s’appliquant « à concevoir et intensifier des stratégies pour promouvoir la tranquillité que méritent les habitants et les chefs d’entreprises ». L’obscénité est poussée jusqu’à faire état de la reconnaissance INNOVA en matière de sécurité publique reçue en 2006 par l’état de Chihuahua pour une méthode innovante d’intelligence policière.
On y trouve aussi de précieuses informations sur les dernières audiences publiques du maire. « Pratiquement tous les thèmes qui affectent les habitants de Ciudad Juáez ont été traités et résolus rapidement par le cabinet d’Héctor Murguía : expédition des titres de propriété, installations pour pratiquer des activités sportives, constructions de salles de classe, entre autres ». L’internaute ignorant du problème qui lirait ces lignes conclurait que Juárez est une petite bourgade paisible dont les habitants ont pour seul souci de réparer le panier cassé du terrain de basket.

Il n’est fait aucune mention des assassinats : l’omerta pure et simple, la loi du silence, le mépris.

ripjurez.jpg

 

Tout ceci est conforme à ce que les femmes de Juárez ont subi depuis le début : l’indifférence des autorités, la corruption à tous les niveaux du pouvoir, la misogynie institutionnelle… Il est très délicat de démêler les fils de cette affaire tant sont nombreux les paramètres et les formes de violences entrelacées qui entrent en ligne de compte. En marge des assassinats s’accumulent des milliers de cas de harcèlement sexuel non dénoncés, au travail ou au sein des foyers. La misogynie règne sur la sphère privée comme sur la sphère publique. La presse locale, par ses calembours de mauvais goût et son dénigrement systématique des victimes, aurait également participé à créer un climat d’impunité propice à la continuation du gynécide.Lourdes Portillo par le biais de son documentaire Señorita extraviada tourné en 2000, mais qui sort seulement en salles, signe un acte d’accusation honnête et courageux contre l’indifférence institutionnelle qui a réduit au fait divers un véritable scandale, une faillite de la justice et, avec elle, de la démocratie mexicaine. Elle analyse la progression des meurtres, la reliant au système des « maquiladoras » et au trafic de drogue. Señorita extraviada brosse des portraits de jeunes filles à peine adolescentes, obligées de travailler dans les chaînes des usines, exposées au risque des rues mal éclairées, vivant dans la peur, risquant leur vie pour quelques dizaines de pesos journaliers. Que faisaient ces jeunes filles dans la rue ? « Elles n’allaient pas précisément à la messe » répond un gouverneur du parti politique de droite PAN. Cela semble être également l’avis du sous-procureur de justice de l’état zone nord qui, dans son Rapport sur les assassinats de femmes à Ciudad Juárez Chihuahua 1993-2001, écrit : « il est important de noter que quelques-unes des victimes ont des attitudes et des conduites qui ne sont pas conformes à l’ordre moral, lorsqu’elles se rendent, avec une fréquence anormale et très tard dans la nuit, dans des lieux de divertissements qui souvent ne conviennent pas à leur âge ». Ce ne sont pas seulement « quelques-unes » des victimes mais un grand nombre d’entre elles qui a été ainsi taxé de prostitution ou de vie dissolue. Pour ces raisons, leurs enfants ont été privés de toute aide de l’état. La diffamation systématique des victimes par les autorités a conduit à minimiser l’importance de leur mort, à négliger les enquêtes, et finalement à légitimer leurs assassinats. « Toutes sont des putes », ou des femmes à la moralité douteuse, qui ne comprennent pas que les gens décents se promènent le jour et que les indécents, qui le font la nuit, s’exposent à tous les malheurs. Ces crimes, semblables entre eux, accompagnés d’actes de torture et de barbarie, conduits avec préméditation et acharnement, sont le produit d’une véritable haine des femmes qui s’étend jusqu’aux hautes sphères du pouvoir. Misogynie institutionnalisée donc, qui s’empare des valeurs spirituelles et morales pour se justifier.

Juárez est de ces lieux de la planète où le tiers-monde cohabite avec ce que le premier produit de pire. La globalisation effrenée, charriant ses rêves d’expansion économique, ses illusions de vie meilleure, n’apporte en réalité qu’une régression sociale et humaine. Ces zones frontalières sont des espaces hybrides et transitoires qu’on peut pénétrer le temps de se livrer, sans conséquence, à tout ce qu’on n’ose pas faire dans l’espace domestiqué de sa propre ville puis quitter sans se soucier de savoir ce qu’on laisse derrière soi. L’histoire de Juárez montre comment l’acculturation d’un espace peut nourrir la barbarie. Elle met aussi en lumière un système judiciaire qui méprise ceux qui n’ont pas les moyens de l’acheter, qui fait peu de cas des gens simples surtout s’ils sont du sexe féminin.

Sur les poteaux télégraphiques de Juárez, une croix noire sur fond rose est peinte chaque fois qu’une nouvelle femme est retrouvée morte, seul moyen pour les familles d’imprimer à la ville la marque de ce massacre et de susciter un devoir de mémoire. En attendant que les autorités de Juárez finissent de négliger ces centaines d’assassinats, les croix roses continuent d’apparaître sur les poteaux télégraphiques.

 

croix.jpg

plusieurscroix.jpg

 

Post-scriptum

De l’importance des mots

Le terme « femicidio » est utilisé pour qualifier les assassinats de Ciudad Juárez afin de souligner que cette série de meurtres vise les femmes en fonction seule de leur sexe. En cela, et par leur caractère répétitif et organisé, ces assassinats peuvent être assimilés à un génocide contre les femmes, ou gynécide.

 

nosonmuertas2.jpg

¡Ni una más!

Nombre d’organisations des droits de l’homme au Mexique ainsi que des associations de familles de victimes agissent pour que cesse le gynécide de Ciudad Juarez. Entre autres:

http://www.mujeresdejuarez.org/

Madeinusa, poétique et polémique

madeinusa1.jpg

J’ai découvert Madeinusa, premier film de la réalisatrice péruvienne Claudia Llosa, en ouverture du festival de cinéma latino-américain de Oaxaca. Le Pérou en était le pays invité, il était donc naturel que son ambassadeur culturel ouvre le bal. Je n’ai, sur le coup, pas compris pourquoi il insistait tant, dans son discours d’introduction, sur le fait que ce film n’était représentatif ni des traditions ni du peuple péruvien, et que les spectateurs ne devaient pas perdre de vue qu’il s’agissait d’une fiction… Mais avant d’aborder ce sujet, je vous résume l’histoire

 

 

madeinusa71.jpg

 

Résumé

Madeinusa est une jeune fille de quatorze ans qui vit à Manayaycuna, village perdu de la cordillère blanche au Pérou. Elle dératise la maison, tourne le bouillon, rêve devant sa glace, coule une vie mélancolique entre sa sœur Chale, jalouse de sa beauté, et son père Don Payo, homme autoritaire et pervers. La mère est partie pour Lima il y a longtemps déjà, et la jeune fille nourrit secrètement le désir de faire à son tour le voyage pour la capitale.

madeinusa81.jpg

 
Manayaycuna, village du bout du monde, se distingue par sa ferveur et, chaque année, on y célèbre la semaine sainte d’une façon bien particulière. Du Vendredi Saint à trois heures de l’après-midi – heure à laquelle le Christ meurt crucifié – jusqu’au dimanche de la résurrection, le village entier entre en bacchanale. Le Christ de l’église est descendu de sa croix, on lui bande les yeux pour le rendre aveugle aux péchés. Les villageois peuvent se livrer à tous les excès : Dieu est mort, il ne les voit pas.

 

 

madeinusa21.jpg

 

Cette année, Madeinusa a été choisie pour incarner la Vierge Marie lors des festivités. En sa qualité de maire du village, Don Payo n’est pas tout à fait étranger à l’élection de sa fille. Il a, du reste, décidé de profiter de l’impunité offerte par le « tiempo santo » pour la déflorer.

madeinusa31.jpg

La veille du Vendredi Saint, parce que son chauffeur refuse de pousser plus loin, Salvadore, un jeune géologue de Lima se retrouve coincé au village. Pour Madeinusa, ce beau jeune homme venu de la ville représente un billet pour la liberté. Il doit être envoyé pour la délivrer puisque son prénom à elle, comme un présage, est inscrit sur son t-shirt : « Made in USA ».

madeinusa6.jpg

Salvadore, qu’on essaie en vain de tenir à l’écart des festivités, assiste d’abord avec curiosité, puis avec scepticisme, enfin avec horreur à la débauche à laquelle se livrent les habitants. Sa seule présence souligne le heurt de deux mondes. Dépassé par la force anarchique de cette orgie, Salvadore va servir, à son insu, les intérêts des uns et des autres.
La fin du film réserve un retournement de situation étonnant qui confère à l’histoire la force d’un apologue dont, évidemment, je ne révèlerai pas la teneur.

Avec entre autres:

Magaly Solier : Madeinusa, Juan Ubal-do Huamán : Don Cayo, Yiliana Chong : Chale, Carlos De La Torre : Salvador

Polémique

Pour revenir au discours liminaire de l’ambassadeur, je l’ai mieux compris en allant lire quelques commentaires d’internautes péruviens.

Visiblement, ce film a suscité au Pérou une très vive polémique. La réalisatrice a été taxée de racisme pour avoir présenté les indiens comme des êtres primaires, ignorants, brutaux, et la communauté andine comme une population pervertie tolérant l’adultère et l’inceste. Le nom même donné à la protagoniste dénonce, selon les détracteurs du film, une perception des paysans comme des gens incultes, subordonnés à l’influence des Etats-Unis.

Nombreux sont ceux pour qui ce film illustre le point de vue méprisant porté par la classe citadine, blanche et aisée sur les populations villageoises, indigènes et pauvres. La réalisatrice est d’autant plus suspecte à leurs yeux qu’elle appartient à cette classe citadine et intellectuelle détachée des réalités, étant la nièce de l’auteur Mario Vargas Llosa, et s’étant, qui plus est, exilée à Barcelone.

Ce qui les scandalise encore plus est que ce film, qui déshonore une partie du peuple péruvien, ait été en partie produit grâce aux fonds publics dans un pays misérable, au bord de l’effondrement et complètement divisé.

Il en est quelques-uns tout de même pour répliquer qu’il s’agit d’une œuvre de fiction, et qu’en tant que telle, elle ne prétend pas donner à voir la réalité. C’est là que l’affaire se complique. En effet, le film, même s’il est fortement imprégné de réalisme magique, et à ce titre se rattache clairement au genre fictionnel, s’appuie sur des éléments de vérité : la ferveur aveugle des populations villageoises, les périodes d’excès qui s’entremêlent aux festivités religieuses etc. Tout cela n’est pas simple et démontre, en tout cas, qu’il existe bien une division de classe, de culture, et, disons-le, de race au sein du peuple péruvien.
Du reste, cette division existe aussi au Mexique où la ferveur religieuse est l’apanage des classes populaires (cf. l’art de ce blog « Le Jesus d’Iztapalapa ») et où la cission entre blancs et métis d’une part et indigènes d’autre part est palpable.

De mon point de vue, la force du film réside en partie dans la confrontation des deux univers. N’étant pas au fait des problèmes sociaux péruviens, je n’ai pas du tout décelé ce qui pouvait porter atteinte à la dignité des indiens. J’ai vu ce film comme un conte, une allégorie, un détour par la fiction la plus réjouissante et la plus poétique pour évoquer le thème universel du heurt des classes et des cultures.

Si cette image du « tiempo santo » est très largement romancée (si tant est qu’il le soit tant que ça), elle renvoie à une réalité qui a bel et bien existé ans nos contrées sous la forme du carnaval médiéval. Pour un temps, la loi, l’état, la morale, la hiérarchie, l’église, toutes les valeurs piliers de la société, étaient mises au placard. Hors de la vue de dieu et de l’autorité, le serf pouvait fouetter son maître, le père coucher avec sa fille, l’ascète s’enivrer etc. Cette « inversion du monde » avait du reste une valeur cathartique. La société se libérait de tous ses penchants maléfiques pour revenir assainie dans le droit chemin. Les scènes de fête du film tiennent de Brueghel, de Jérôme Bosh et aussi de Fellini et de Kusturica…
La photographie, signée Raúl Pérez Ureta, est superbe, en voici un petit aperçu sur cette page.

madeinusa10.jpg

 

Visiblement le film est sorti en novembre dans trois salles parisiennes dont le Latina. Je ne saurai que conseiller une petite séance de rattrapage, si c’est encore possible. Pour info, voici une critique du Monde au moment de la sortie

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3476,36-839535,0.html

Petit jeu pour finir
Madeinusa est un prénom qui est parfois donné au Pérou, comme Usanavi, Jhonfkenedi, Marlonbrando. Pour trouver à quoi ils renvoient il suffit de les prononcer avec l’accent espagnol.

madeinusa51.jpg

 

 

 

12

MaliMélo |
séjour à Jérusalem |
! Viaje conmigo ! |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Galopade
| Projet Serasera'0'Mada Agnès
| vive les voyages