Lourdes

Les volets d’un bleu passé se sont rouverts le jour où Lourdes a décidé de faire de cette maison au toit de tuiles, qui avait appartenu à sa belle-mère, un petit musée à la mémoire des paysans français venus s’installer sur cette côte du Mexique au XIXe siècle. Le musée ne figure pas dans les guides, aucun panneau ne le signale de la route. Lourdes en ouvre la porte à la demande et mène la visite. Pendant des années, elle en a collecté les pièces, récupéré des objets que d’autres s’apprêtaient à jeter : instruments de cuisine, outils agricoles, tuiles tombées des toits, machines à écrire, bibelots, tasses ébréchées, objets domestiques surgis de la vie quotidienne d’un autre temps. A ses yeux, chacun d’eux est un fragment de la mémoire de l’ancienne colonie. Le regard de Lourdes s’évade sans cesse, il semble chercher dans l’air de la pièce les histoires singulières liées à ces objets et les silhouettes inconnues de ceux à qui ils ont appartenu.

Il est 14h. De la fenêtre on aperçoit la nappe de chaleur qui ondule sur la route. Entre les vieux murs, il fait frais. Un rayon de soleil tremblote sur un pan de dentelle jaunie. C’est la robe de mariée de Lourdes. Du clou qui soutient le cintre part une fissure qui progresse sur le plafond.

« Mon mari aussi était descendant de Français. Il avait les yeux d’un bleu si clair qu’ils en étaient presque transparents. Je n’avais pas vingt ans lorsque je l’ai épousé. Je le connaissais depuis toujours. Nous avions notre ferme où nous cultivions la banane et la vanille. Le soir, lorsqu’il rentrait du champ, il criait en passant la porte : « Lour – c’est comme ça qu’il m’appelait- je suis là ! ». Il me disait : « prépare-nous des sandwichs, on va à la pêche ». J’ouvrais deux pains, je les fourrais d’oignons et de tomates, et nous partions au bord de la rivière.
Une fois, pour plaisanter, j’ai guetté son retour et je me suis cachée. J’ai bien enfoncé les chaises sous la table et je me suis allongée dessus en tirant la nappe sur moi. Il est entré, il m’a appelée « Lour », il m’a cherchée partout, « Lour, Lour, Lour », il était désespéré.

Puis, les filles sont nées et tout a continué comme avant. Il rentrait du champ et me disait : « Lour, prépare quatre sandwiches, on va à la pêche ». On s’asseyait au bord de la rivière avec les deux petites à qui il avait fabriqué des cannes avec des branches et un bout de ficelle. Lui et moi, on aimait beaucoup la nature. Parfois, le soir, nous allions tous les quatre jusqu’à la plage. On installait nos chaises pliantes au bord de l’eau et on dînait au clair de lune.

Tu comprends que lorsqu’on a un tel compagnon, le perdre est une chose terrible.
Le jour où il est parti, j’ai cru mourir de chagrin. Je ne voulais plus rien faire, je n’avais plus goût à rien. Mes filles ne me reconnaissaient plus.
Alors, je suis partie aux champs et je me suis mise à travailler sans relâche pendant trois semaines. J’ai bêché, j’ai coupé, arraché, j’ai planté des piquets, j’ai épuisé ma tristesse dans les travaux qu’il avait l’habitude de faire. A la fin, mes jambes ne me portaient plus. Et puis, petit à petit, j’ai recommencé à vivre, j’ai créé le musée. »

Lourdes part dans la pièce du fond et en revient avec une bouteille de vin d’orange. Elle essuie deux petits verres, m’en tend un et me dit « chaque fois que quelqu’un vient, c’est la tradition ».

Je lui demande pourquoi, au fond, il avait été important pour elle de créer ce musée :
« Parce qu’il faut que cette mémoire reste vivante, me dit-elle, tous ces gens ont beaucoup souffert »


Archive pour mai, 2008

Lourdes

Les volets d’un bleu passé se sont rouverts le jour où Lourdes a décidé de faire de cette maison au toit de tuiles, qui avait appartenu à sa belle-mère, un petit musée à la mémoire des paysans français venus s’installer sur cette côte du Mexique au XIXe siècle. Le musée ne figure pas dans les guides, aucun panneau ne le signale de la route. Lourdes en ouvre la porte à la demande et mène la visite. Pendant des années, elle en a collecté les pièces, récupéré des objets que d’autres s’apprêtaient à jeter : instruments de cuisine, outils agricoles, tuiles tombées des toits, machines à écrire, bibelots, tasses ébréchées, objets domestiques surgis de la vie quotidienne d’un autre temps. A ses yeux, chacun d’eux est un fragment de la mémoire de l’ancienne colonie. Le regard de Lourdes s’évade sans cesse, il semble chercher dans l’air de la pièce les histoires singulières liées à ces objets et les silhouettes inconnues de ceux à qui ils ont appartenu.

Il est 14h. De la fenêtre on aperçoit la nappe de chaleur qui ondule sur la route. Entre les vieux murs, il fait frais. Un rayon de soleil tremblote sur un pan de dentelle jaunie. C’est la robe de mariée de Lourdes. Du clou qui soutient le cintre part une fissure qui progresse sur le plafond.

« Mon mari aussi était descendant de Français. Il avait les yeux d’un bleu si clair qu’ils en étaient presque transparents. Je n’avais pas vingt ans lorsque je l’ai épousé. Je le connaissais depuis toujours. Nous avions notre ferme où nous cultivions la banane et la vanille. Le soir, lorsqu’il rentrait du champ, il criait en passant la porte : « Lour – c’est comme ça qu’il m’appelait- je suis là ! ». Il me disait : « prépare-nous des sandwichs, on va à la pêche ». J’ouvrais deux pains, je les fourrais d’oignons et de tomates, et nous partions au bord de la rivière.
Une fois, pour plaisanter, j’ai guetté son retour et je me suis cachée. J’ai bien enfoncé les chaises sous la table et je me suis allongée dessus en tirant la nappe sur moi. Il est entré, il m’a appelée « Lour », il m’a cherchée partout, « Lour, Lour, Lour », il était désespéré.

Puis, les filles sont nées et tout a continué comme avant. Il rentrait du champ et me disait : « Lour, prépare quatre sandwiches, on va à la pêche ». On s’asseyait au bord de la rivière avec les deux petites à qui il avait fabriqué des cannes avec des branches et un bout de ficelle. Lui et moi, on aimait beaucoup la nature. Parfois, le soir, nous allions tous les quatre jusqu’à la plage. On installait nos chaises pliantes au bord de l’eau et on dînait au clair de lune.

Tu comprends que lorsqu’on a un tel compagnon, le perdre est une chose terrible.
Le jour où il est parti, j’ai cru mourir de chagrin. Je ne voulais plus rien faire, je n’avais plus goût à rien. Mes filles ne me reconnaissaient plus.
Alors, je suis partie aux champs et je me suis mise à travailler sans relâche pendant trois semaines. J’ai bêché, j’ai coupé, arraché, j’ai planté des piquets, j’ai épuisé ma tristesse dans les travaux qu’il avait l’habitude de faire. A la fin, mes jambes ne me portaient plus. Et puis, petit à petit, j’ai recommencé à vivre, j’ai créé le musée. »

Lourdes part dans la pièce du fond et en revient avec une bouteille de vin d’orange. Elle essuie deux petits verres, m’en tend un et me dit « chaque fois que quelqu’un vient, c’est la tradition ».

Je lui demande pourquoi, au fond, il avait été important pour elle de créer ce musée :
« Parce qu’il faut que cette mémoire reste vivante, me dit-elle, tous ces gens ont beaucoup souffert »

MaliMélo |
séjour à Jérusalem |
! Viaje conmigo ! |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Galopade
| Projet Serasera'0'Mada Agnès
| vive les voyages