Día de muertos

Pour l’habitant de Paris, New-York ou Londres, la mort est ce mot qu’on ne prononce jamais parce qu’il brûle les lèvres. Le Mexicain, en revanche, la fréquente, la raille, la brave, dort avec, la fête, c’est un de ses amusements favoris, et son amour le plus fidèle. Octavio Paz

Depuis plusieurs jours, un soleil d’automne réconfortant baigne la ville de Mexico. Les mandarines ont fait leur apparition sur les étals et l’on peut s’en faire presser presque à chaque coin de rue. C’est un délice qui ne dure que trois mois. Il faut en profiter. Je m’y emploie ! De saison, et dorées elles aussi, les fleurs de cempasúchil dont on détache les « infinis pétales » pour orner les autels domestiques avant d’en recouvrir les tombes le jour venu. La fête des morts s’annonce sur les marchés dès la mi-octobre, y déployant son artisanat populaire et coloré : papiers découpés, crânes en sucre, squelettes en papier mâché, cercueils dont on fait bondir, à l’aide d’une petite languette, des cadavres endimanchés, autels de bois ou de carton peints reproduisant en miniature ceux qu’on dresse dans les maisons pour célébrer le retour des morts parmi les vivants.

papier découpé

Les morts arrivent les premiers jours de novembre, reniflant le pain, les « tamales », les fruits, offrandes préparées par les familles à leur attention. Les effluves de copal, résine végétale déjà utilisée à l’époque préhispanique, la lueur des bougies et les chemins de fleurs doivent les guider jusqu’à l’autel. Les offrandes ne sont pas seulement destinées à honorer les défunts, mais à les nourrir pour leur permettre d’affronter leur voyage de retour vers l’au-delà. On raconte que le pain qui a été symboliquement mangé par les morts est plus léger au moment où on le retire de l’autel et qu’il a perdu sa saveur, car il a été vidé de son essence. Pour cette raison, on ne consomme pas la nourriture après qu’elle a séjourné sur l’autel.

La fête commence la nuit à la lueur des bougies et se poursuit jusqu’à la nuit du 2 au 3 novembre. En principe, les morts repartent aussitôt la fête finie mais il arrive que certains, enivrés ou rechignant à regagner leur monde, soient plus lents à s’en retourner. Dans certaines régions, on revêt des masques effrayants pour les chasser hors des maisons, car il n’est pas bon que les esprits s’attardent au-delà de cette date.

Comme bien d’autres cérémonies mexicaines, la fête des morts est le résultat de la synthèse des traditions préhispaniques et catholiques. Au long des 18 mois que comptait l’année aztèque, plusieurs célébrations étaient consacrées aux morts. Après la conquête, ces festivités se concentrèrent aux jours imposés par la religion catholique pour honorer les défunts. Mais un élément majeur des célébrations précolombiennes fut conservé: la distinction entre la petite fête des morts consacrée aux enfants et la grande consacrée aux adultes. Chez les aztèques, la première était fêtée 20 jours avant la seconde, aujourd’hui on la célèbre le 1er novembre.
Dans les mythes préhispaniques, les ancêtres défunts se transforment en héros puis en dieux. Il s’agit donc de leur complaire pour qu’ils agréent nos desseins. On relate biens des histoires de personnes punies pour ne pas avoir convenablement honoré leurs morts.

Evidemment, le jour des morts a été en partie contaminé par Halloween, et du 31 octobre au 2 novembre on croise de petits vampires et autres sorcières vous tendant une citrouille en plastique qui fait office de tirelire à bonbons. Mais le fond de la célébration n’est pas entaché par cette petite concession aux us et coutumes états-uniens. En soi, du reste, cette célébration est protéiforme. Chaque région a ses coutumes propres et parfois d’autres dates sont élues pour célébrer les victimes d’accidents ou d’assassinats.

Les morts, donc, reviennent sur terre pour passer ces jours avec leurs parents restés en vie. Le vecteur de cette communion est la nourriture. Non seulement celle que les vivants offrent aux défunts mais celle qu’eux-mêmes consomment à cette période de l’année, comme le pain des morts, sorte de brioche ronde bombée sur le dessus et décorée de morceaux de pâte figurant des os ou les crânes en chocolat. Lien métaphorique entre les vivants et les morts, la nourriture est un lien bien concret qui unit les vivants au moment de se célébrer leurs morts. Cela est, du reste, aussi vrai en dehors de cette date. Dans l’état de Oaxaca, ceux qui viennent se joindre à une veillée mortuaire apportent traditionnellement des « tamales » (petits pâtés de maïs fourrés et enrobés dans une feuille de banane) et il n’est pas rare que la famille d’un défunt soit nourrie par son voisinage durant la semaine qui suit le décès. Les 1er et 2 novembre, on peut voir les familles installer leur pique-nique à même les tombes et passer la soirée ou la journée dans le cimetière. Si elles en ont les moyens financiers, elles font venir des « mariachis » ou autre groupe des musiciens.
Dans le cimetière de Dolores où je suis allée, une femme s’est ainsi mise à chanter en versant des torrents de larmes. Les musiciens eux-mêmes en semblaient tout émus.

Musiciens

La fête des morts s’inscrit dans cette longue chaîne de festivités qui ponctuent la vie des mexicains, et dont le but principal est de « convivir ». Rapporté à la fête des morts, ce mot en dévoile le sens profond de « vivre avec » les morts. Octavio Paz écrit dans Le labyrinthe de la solitude que « le culte de la vie, quand il est véritable, profond, total, est aussi culte de la mort. Les deux sont inséparables. Une civilisation qui nie la mort en vient à nier la vie ». Et en effet, lorsqu’on parcourt les cimetières ces premiers jours de novembre, on se rend compte que cette célébration des défunts qui fait appel aux sens par la flamboyance des couleurs, l’abondance de la nourriture, l’odeur du copal et les notes de musique , est bien un éloge de la vie.

Tombe

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Ange

Beaucoup de mexicains vivent pour leurs fêtes. Minutieusement préparées, elles sont des occasions régulières de resserrer les liens familiaux et sociaux. Il m’est arrivé quelquefois en France d’entendre « machin m’a invité à son mariage. Faich ! je suis obligé d’y aller ». Imaginez qu’un mexicain est, à certaines périodes, invité chaque fin de semaine à un mariage, un baptême, une fête des quinze ans, une « baby shower » et j’en passe ! Et cela est d’autant plus vrai dans les milieux populaires. Il est certain que les mexicains possèdent un tempérament festif dont nous sommes cruellement dépourvus.Personne ne rechignera à ouvrir la piste de danse type «j’attends 10 minutes pour me noyer dans la foule ». Mais la fonction de ces fêtes est plus profonde que le simple fait de se divertir. Dans une société où l’état providence n’existe pas, où les ressources économiques sont faibles, pouvoir compter sur la famille et sur les proches est une question de survie. L’organisation et l’entraide à l’intérieur de la cellule familiale et amicale suppléé aux défaillances à l’échelle de la société. Les fêtes sont souvent l’occasion de rencontrer un des nombreux oncles ou cousins habitant à l’autre bout du pays et ainsi de resserrer des liens distendus.

Pour finir, voici un conte indien relatif à la fête des morts :

Ayant perdu sa première femme, un homme s’était remarié. Quelques jours avant la fête des morts, ennuyé de devoir partir travailler et de ne pouvoir lui-même s’occuper de disposer ses offrandes sur l’autel, il demanda à sa nouvelle femme :

- Tout ce que tu mettras sur l’autel pour tes morts, je te prie de le mettre également pour Juana, ma défunte femme. Me promets-tu de faire ce que je te demande ?
- Oui, répondit la femme, pars tranquille, je le ferai.

Lorsqu’on apporte les assiettes et les fruits à l’autel, il est coutume de s’adresser au mort pour l’inviter à manger. Ce jour-là, la femme réchauffa une pierre et lorsqu’elle fut rouge, elle l’apporta à l’autel et dit à la défunte femme de son époux :

- Juana, je dépose ici cette pierre pour que tu la manges.

Cette même nuit, le mari revint de son travail. En chemin, il rencontra sur le bord de la route, sa défunte épouse pleurant et gémissant :
- Aïe, aïe, disait la malheureuse, je me suis brûlé la bouche.

Quand l’homme rentra chez lui, il demanda à sa femme :
- Qu’as-tu mis sur l’autel pour ma défunte épouse?
- Des fruits et de la nourriture, comme tu me l’as demandé.

Mais lorsque l’homme s’approcha de l’autel, il vit qu’il était brûlé. Il comprit que sa femme l’avait trompé. Comme c’était un homme pacifique, il lui pardonna ce mauvais geste inspiré par la jalousie.

 


Un commentaire

  1. Egoroff Martine dit :

    Quelle vision étrange que celle de ces tables dressées sur la dalle funéraire.Est-ce cela qu’on appelle »manger les pissenlits par la racine »?On a l’impression que les morts sont conviés à déguster une immense salade de carottes; Pour les amadouer sans doute.

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