Fraude

« Fraude ». Ce documentaire au titre sans appel vient de sortir sur les écrans. Deux cents copies ont été distribuées dans les cinémas du pays et un dimanche de pont (on célèbre le 20 novembre l’anniversaire de la révolution), la salle du Cinemex comptait une cinquantaine de personnes venues voir décortiquées les dernières élections présidentielles. Eté 2006, vous vous souvenez ? Felipe Calderón, candidat du PAN était élu dans des circonstances suspectes face à Manuel López Obrador, candidat du parti de gauche PRD que l’on donnait gagnant.

Le documentaire passe en revue les irrégularités de l’élection : urnes bourrées à l’avance, décomptes de voix fantaisistes, électeurs répertoriés sympathisants du PRD empêchés de voter, campagne de diffamation en règle menée à l’encontre de l’adversaire et soutenue par le président alors en fonctionVicente Fox, publicité financée par de puissants industriels lorsque la loi n’autorise que les partis politique à le faire, pots de vin par-ci, services achetés par là aboutissant à une élection contestée qui a bien failli basculer dans la guerre civile.

Dans les semaines qui suivirent l’élection, à l’appel de López Obrador, le candidat spolié de sa présidence, un planton fut mis en place sur le zócalo de Mexico. Déterminés à ne pas lever le camp tant qu’ils n’auraient pas obtenu le recompte « voto por voto, casilla por casilla », des centaines de personnes campèrent jusqu’à ce que le défilé militaire du 16 septembre, qui menaçait de se transformer en évacuation armée, ne les résigne à déménager. Le recompte des voix, c’était prévisible, ne donna pas d’autre résultat que celui obtenu en première instance et Calderón fut investi dans un concert d’applaudissements et de huées mélangés.

Du rififi au Cinemex

Il suffit d’acheter une place de cinéma pour « Fraude » pour constater que les plaies de cette élection sont loin d’être cicatrisées. D’une manière générale, il est rare d’entendre les mouches voler dans une salle de ciné mexicain. Mais à cette occasion, le public réagit encore plus bruyamment que d’habitude. La première partie du film fut ponctuée de soupirs exaspérés, de remarques ironiques et d’occasionnels « chinga tu madre ! » lorsque Fox ou Salinas apparaîssaient à l’écran. Mais l’apogée fut atteinte lorsque la bobine, visiblement endommagée, s’arrêta. Le rideau tomba et la responsable de la salle, une femme d’une trentaine d’années, arriva encadrée de deux hommes. Elle n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche :
- C’est de la censure ! hurla un homme
- La pellicule a un défaut s’excusa-t-elle
- C’est la deuxième fois que ça arrive, répondit une dame brandissant son billet du vendredi.
- Nous n’avons qu’une copie du film, parvint à caser la responsable
- Mensonges ! Vous êtes obligés d’avoir un back-up ! Si ça arrivait avec un film commercial américain vous vous feriez virer, lança un moustachu
- On ne bougera pas avant que le film redémarre !
- C’est aussi arrivé dans un autre cinéma !
- On veut nous empêcher de le voir ! Dirent des voix que je ne pus localiser.
Un jeune homme bouclé, dont je tairai le nom, profita de l’occasion pour lancer un « pop-corns gratuits pour tout le monde » parfaitement politiquement incorrect. Deux hommes manquèrent de s’empoigner car, dans ces révolutions miniatures, il y en a toujours pour se disputer la tête de la contestation. La responsable réussit à placer que le film reprendrait cinq minutes plus tard avant de se précipiter vers la sortie.

Chauffés par cette interruption intempestive, les spectateurs sifflèrent de plus belle les apparitions de Carlos Salinas (vainqueur contre Lazaro Cardenas à l’issue de la méga fraude électorale de 1988).
Ce petit aperçu prouve bien que le peuple mexicain en a plus que marre de se faire déposséder de sa souveraineté par des élites économiques corrompues jusqu’au trognon et que le plus petit incident – était-il fortuit, ne l’était-il pas ?- peut mettre le feu aux poudres.

Ce petit incident n’était qu’un épiphénomène de ce qui allait se produire le lendemain.

Du rififi à la cathédrale

Aux lendemains de l’élection de 2006, le PRD a constituée une Convention Nationale Démocratique (CND) afin d’élire un gouvernement légitime ayant à sa tête Manuel López Obrador. Depuis, il arrive de rencontrer dans la rue des tables où l’on délivre des cartes de membres aux citoyens mexicains souhaitant se rallier à la CND. Il fut décidé que ce gouvernement légitime s’installerait à Mexico le 20 novembre, date anniversaire de la révolution mexicaine.
Ce lundi 20 novembre 2007, Manuel López Obrador, donnait, en tant que président légitime du Mexique, son discours anniversaire sur le zócalo. Il s’opposait notamment à la hausse des prix et à la privatisation des compagnies pétrolières, lorsque les cloches de la cathédrale voisine, appelant les fidèles à la messe, se mirent à sonner. Des partisans, interprétant ce carillon prolongé comme une provocation, pénétrèrent dans la cathédrale entonnant des slogans contre la fraude et la corruption, et accusant le cardinal Norberto Rivera de s’être engagé politiquement (ce que la loi mexicaine interdit au clergé de faire). Fidèles et prêtres eurent à se plaindre d’actes de violence de la part des manifestants, accusés d’avoir semé la terreur dans la cathédrale. Suites à ces débordements, le président du Collège des avocats catholiques de Mexico et le procurateur juridique de la cathédrale décidèrent d’en fermer les portes jusqu’à ce que soit garantie la sécurité des fidèles et des prêtres.

Cet événement fait bien entendu beaucoup de tort à López Obrador, sommé par des dirigeants du PRD de condamner un acte de violence mené, de leur propre initiative, par une minorité de sympathisants. En terre catholique, s’attaquer au siège archiépiscopal du pays et aux représentants de son église est un acte difficilement excusable.

Cette Convention Nationale Démocratique est sans doute la plus importante en termes de nombre de sympathisants, mais elle n’est pas le seul organe s’opposant au pouvoir en place du pays. A Oaxaca, l’APPO (Assemblée Populaire des Peules de Oaxaca), autoproclamée gouvernement fédéral légitime, continue à réclamer la démission du gouverneur, la dernière manifestation violente date de cet été. D’autres assemblées populaires se sont constituées dans différents états du pays. Au Chiapas, l’EZLN (armée zapatiste) n’a pas non plus dit son dernier mot.

Tout cela indique qu’à l’image du célèbre volcan actif, le Popocatépetl, le peuple du Mexique crache sa colère en une fumée continuelle qui pourrait, à tout moment, se transformer en éruption.


Archive pour novembre, 2007

Día de muertos

Pour l’habitant de Paris, New-York ou Londres, la mort est ce mot qu’on ne prononce jamais parce qu’il brûle les lèvres. Le Mexicain, en revanche, la fréquente, la raille, la brave, dort avec, la fête, c’est un de ses amusements favoris, et son amour le plus fidèle. Octavio Paz

Depuis plusieurs jours, un soleil d’automne réconfortant baigne la ville de Mexico. Les mandarines ont fait leur apparition sur les étals et l’on peut s’en faire presser presque à chaque coin de rue. C’est un délice qui ne dure que trois mois. Il faut en profiter. Je m’y emploie ! De saison, et dorées elles aussi, les fleurs de cempasúchil dont on détache les « infinis pétales » pour orner les autels domestiques avant d’en recouvrir les tombes le jour venu. La fête des morts s’annonce sur les marchés dès la mi-octobre, y déployant son artisanat populaire et coloré : papiers découpés, crânes en sucre, squelettes en papier mâché, cercueils dont on fait bondir, à l’aide d’une petite languette, des cadavres endimanchés, autels de bois ou de carton peints reproduisant en miniature ceux qu’on dresse dans les maisons pour célébrer le retour des morts parmi les vivants.

papier découpé

Les morts arrivent les premiers jours de novembre, reniflant le pain, les « tamales », les fruits, offrandes préparées par les familles à leur attention. Les effluves de copal, résine végétale déjà utilisée à l’époque préhispanique, la lueur des bougies et les chemins de fleurs doivent les guider jusqu’à l’autel. Les offrandes ne sont pas seulement destinées à honorer les défunts, mais à les nourrir pour leur permettre d’affronter leur voyage de retour vers l’au-delà. On raconte que le pain qui a été symboliquement mangé par les morts est plus léger au moment où on le retire de l’autel et qu’il a perdu sa saveur, car il a été vidé de son essence. Pour cette raison, on ne consomme pas la nourriture après qu’elle a séjourné sur l’autel.

La fête commence la nuit à la lueur des bougies et se poursuit jusqu’à la nuit du 2 au 3 novembre. En principe, les morts repartent aussitôt la fête finie mais il arrive que certains, enivrés ou rechignant à regagner leur monde, soient plus lents à s’en retourner. Dans certaines régions, on revêt des masques effrayants pour les chasser hors des maisons, car il n’est pas bon que les esprits s’attardent au-delà de cette date.

Comme bien d’autres cérémonies mexicaines, la fête des morts est le résultat de la synthèse des traditions préhispaniques et catholiques. Au long des 18 mois que comptait l’année aztèque, plusieurs célébrations étaient consacrées aux morts. Après la conquête, ces festivités se concentrèrent aux jours imposés par la religion catholique pour honorer les défunts. Mais un élément majeur des célébrations précolombiennes fut conservé: la distinction entre la petite fête des morts consacrée aux enfants et la grande consacrée aux adultes. Chez les aztèques, la première était fêtée 20 jours avant la seconde, aujourd’hui on la célèbre le 1er novembre.
Dans les mythes préhispaniques, les ancêtres défunts se transforment en héros puis en dieux. Il s’agit donc de leur complaire pour qu’ils agréent nos desseins. On relate biens des histoires de personnes punies pour ne pas avoir convenablement honoré leurs morts.

Evidemment, le jour des morts a été en partie contaminé par Halloween, et du 31 octobre au 2 novembre on croise de petits vampires et autres sorcières vous tendant une citrouille en plastique qui fait office de tirelire à bonbons. Mais le fond de la célébration n’est pas entaché par cette petite concession aux us et coutumes états-uniens. En soi, du reste, cette célébration est protéiforme. Chaque région a ses coutumes propres et parfois d’autres dates sont élues pour célébrer les victimes d’accidents ou d’assassinats.

Les morts, donc, reviennent sur terre pour passer ces jours avec leurs parents restés en vie. Le vecteur de cette communion est la nourriture. Non seulement celle que les vivants offrent aux défunts mais celle qu’eux-mêmes consomment à cette période de l’année, comme le pain des morts, sorte de brioche ronde bombée sur le dessus et décorée de morceaux de pâte figurant des os ou les crânes en chocolat. Lien métaphorique entre les vivants et les morts, la nourriture est un lien bien concret qui unit les vivants au moment de se célébrer leurs morts. Cela est, du reste, aussi vrai en dehors de cette date. Dans l’état de Oaxaca, ceux qui viennent se joindre à une veillée mortuaire apportent traditionnellement des « tamales » (petits pâtés de maïs fourrés et enrobés dans une feuille de banane) et il n’est pas rare que la famille d’un défunt soit nourrie par son voisinage durant la semaine qui suit le décès. Les 1er et 2 novembre, on peut voir les familles installer leur pique-nique à même les tombes et passer la soirée ou la journée dans le cimetière. Si elles en ont les moyens financiers, elles font venir des « mariachis » ou autre groupe des musiciens.
Dans le cimetière de Dolores où je suis allée, une femme s’est ainsi mise à chanter en versant des torrents de larmes. Les musiciens eux-mêmes en semblaient tout émus.

Musiciens

La fête des morts s’inscrit dans cette longue chaîne de festivités qui ponctuent la vie des mexicains, et dont le but principal est de « convivir ». Rapporté à la fête des morts, ce mot en dévoile le sens profond de « vivre avec » les morts. Octavio Paz écrit dans Le labyrinthe de la solitude que « le culte de la vie, quand il est véritable, profond, total, est aussi culte de la mort. Les deux sont inséparables. Une civilisation qui nie la mort en vient à nier la vie ». Et en effet, lorsqu’on parcourt les cimetières ces premiers jours de novembre, on se rend compte que cette célébration des défunts qui fait appel aux sens par la flamboyance des couleurs, l’abondance de la nourriture, l’odeur du copal et les notes de musique , est bien un éloge de la vie.

Tombe

Tombe2

Ange

Beaucoup de mexicains vivent pour leurs fêtes. Minutieusement préparées, elles sont des occasions régulières de resserrer les liens familiaux et sociaux. Il m’est arrivé quelquefois en France d’entendre « machin m’a invité à son mariage. Faich ! je suis obligé d’y aller ». Imaginez qu’un mexicain est, à certaines périodes, invité chaque fin de semaine à un mariage, un baptême, une fête des quinze ans, une « baby shower » et j’en passe ! Et cela est d’autant plus vrai dans les milieux populaires. Il est certain que les mexicains possèdent un tempérament festif dont nous sommes cruellement dépourvus.Personne ne rechignera à ouvrir la piste de danse type «j’attends 10 minutes pour me noyer dans la foule ». Mais la fonction de ces fêtes est plus profonde que le simple fait de se divertir. Dans une société où l’état providence n’existe pas, où les ressources économiques sont faibles, pouvoir compter sur la famille et sur les proches est une question de survie. L’organisation et l’entraide à l’intérieur de la cellule familiale et amicale suppléé aux défaillances à l’échelle de la société. Les fêtes sont souvent l’occasion de rencontrer un des nombreux oncles ou cousins habitant à l’autre bout du pays et ainsi de resserrer des liens distendus.

Pour finir, voici un conte indien relatif à la fête des morts :

Ayant perdu sa première femme, un homme s’était remarié. Quelques jours avant la fête des morts, ennuyé de devoir partir travailler et de ne pouvoir lui-même s’occuper de disposer ses offrandes sur l’autel, il demanda à sa nouvelle femme :

- Tout ce que tu mettras sur l’autel pour tes morts, je te prie de le mettre également pour Juana, ma défunte femme. Me promets-tu de faire ce que je te demande ?
- Oui, répondit la femme, pars tranquille, je le ferai.

Lorsqu’on apporte les assiettes et les fruits à l’autel, il est coutume de s’adresser au mort pour l’inviter à manger. Ce jour-là, la femme réchauffa une pierre et lorsqu’elle fut rouge, elle l’apporta à l’autel et dit à la défunte femme de son époux :

- Juana, je dépose ici cette pierre pour que tu la manges.

Cette même nuit, le mari revint de son travail. En chemin, il rencontra sur le bord de la route, sa défunte épouse pleurant et gémissant :
- Aïe, aïe, disait la malheureuse, je me suis brûlé la bouche.

Quand l’homme rentra chez lui, il demanda à sa femme :
- Qu’as-tu mis sur l’autel pour ma défunte épouse?
- Des fruits et de la nourriture, comme tu me l’as demandé.

Mais lorsque l’homme s’approcha de l’autel, il vit qu’il était brûlé. Il comprit que sa femme l’avait trompé. Comme c’était un homme pacifique, il lui pardonna ce mauvais geste inspiré par la jalousie.

MaliMélo |
séjour à Jérusalem |
! Viaje conmigo ! |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Galopade
| Projet Serasera'0'Mada Agnès
| vive les voyages