Lost en Juchitán

Voici près de trois mois que j’ai délaissé ce blog et je m’en repens. Mais avant de reprendre le récit au jour le jour de mes aventures mexicaines, permettez-moi un petit retour en arrière, le temps passé m’ayant permis de digérer le tournage épique d’une partie de mon documentaire au mois de juillet que je m’en vais vous conter. Le fruit de ce tournage, vous le verrez, j’espère, un jour, je vais donc me concentrer ici sur les coulisses qui, en elles-mêmes, pourraient donner lieu à un autre documentaire intitulé « la fille qui essayait de faire un documentaire sur la fête des 15 ans à Juchitán », façon Lost in la Mancha, en bien moins catastrophique, je vous rassure…

La genèse de ce tournage repose sur une longue chaîne de relations, dont je vous fais grâce pour m’en tenir à l’essentiel : Graciella, une employée du papa de Ianis me parle un jour d’une jeune cousine prénommée Nadxiely qui est sur le point de fêter ses quinze ans dans la petite ville de Juchitán au sud-est de l’état de Oaxaca. Je décide d’aller y passer un week-end afin de repérer les lieux et de rencontrer la jeune fille. Odilia, la maman de Graciella, accepte de m’héberger dans la papeterie qu’elle tient avec son fils Jesús. Jusque là, tout se combine à merveille pour un repérage réussi. Sauf que je découvre une fois sur place que la quinceañera et sa mère n’habitent pas Juchitán mais Oaxaca, ville dans laquelle j’ai fait escale en venant de Mexico et qui se trouve à 6h d’autobus de là. Graciella et moi n’avons pas dû bien nous comprendre au téléphone… Qu’à cela ne tienne, ce voyage me permet de connaître Odilia, qui m’invite à revenir quand je le souhaite.

Je rebrousse chemin de nuit pour retrouver au petit matin, dans un café près du terminal d’autobus, María de Jesús, la maman de Nadxiely. J’ai la surprise de la voir arriver sans sa fille, au prétexte que celle-ci porte une minerve. Traduction simultanée : elle se méfie et, en bonne mère mexicaine, préfère tâter le terrain avant d’exposer la progéniture. Son long développement sur l’insécurité qui règne dans le pays confirme mes soupçons. Il me faut prouver que je ne suis pas une ogresse et écouter attentivement les conditions qu’elle m’expose d’emblée : respecter leurs traditions et ne pas en donner une mauvaise image comme l’ont fait, à son avis, d’autres documentaires s’intéressant aux particularités de cette région. L’ambiance se détend peu à peu, et elle me donne son accord pour un tournage au mois de juillet.

La particularité de María de Jesus, comme de sa sœur Alura que j’avais croisée le jour précédent, est de répondre par l’affirmative à votre requête avec un visage décomposé vers le bas qui semble dire « n’y pense même pas !». Il est donc difficile de démêler si l’idée les emballe mais qu’elles n’ont pas l’habitude d’extérioriser leurs émotions ou si, comme beaucoup de mexicains, elles n’osent pas vous dire « NON ». Quoi qu’il en soit, je comprends que rien n’est gagné d’avance et qu’un long travail d’approche sera nécessaire pour briser la glace.

Je résous donc de me rendre à Juchitán une semaine avant la date de la fête, histoire de faire plus ample connaissance. Je vous fais grâce à nouveau des détails relatifs à l’organisation pour en venir au résultat : j’étais extrêmement contente de m’être si bien dépatouillée de tous ces coups de fils de négociation qui représentaient pour moi une épreuve à la fois tactique et linguistique. J’appelle Jerónimo, mon camarade caméraman, pour lui faire un bilan efficace de la situation : « j’ai les billets de bus, Odilia nous loge, on part dans deux jours, qu’est-ce que tu dis de ça ? »
Une voix d’outre-tombe me répond, une voix déjà altérée par ce virus que nous connaissons tous et qui par malchance avait attaqué Jeró au débotté : la gastro ! Il n’ose pas me le dire, mais il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que, dans son état, voyager pendant 12h dans un car surclimatisé et tourner de longues heures durant dans la fournaise de Juchitán relève tout bonnement du cauchemar. Nous convenons donc que je partirai seule et qu’il me rejoindra deux jours plus tard, le temps de se remettre sur pied.

Le lieu et ses légendes

Juchitán de Zaragoza, petite ville de l’Isthme de Tehuantepec au sud de Oaxaca est inconnue des guides de voyage. Son nom náhuatl signifie « le lieu des fleurs blanches », mais lorsqu’on sort de la gare routière, on est surtout frappé par la cruelle absence de végétation dans ces rues bétonnées et écrasées de soleil dès 8h du matin. On ne peut pas dire en effet qu’il y règne ce doux parfum suranné qui se dégage des vieux édifices coloniaux dans d’autres petites villes du Mexique. Deux anecdotes jalonnant l’histoire de la ville vous donneront une idée du caractère insoumis de ses habitants. La première est relative à Félix Díaz, frère de Porfirio (futur dictat..euh président du Mexique), qui fut assassiné par les habitants pour avoir dérobé et mutilé l’image de leur saint patron San Vicente Ferrer. L’autre anecdote concerne le soulèvement du peuple de Juchitán le 5 septembre 1866 afin de repousser l’armée de Napoléon III lors de l’invasion française du Mexique. Autant dire que les juchitecos ne se laissent pas faire. La ville a toujours farouchement défendu son indépendance et ses traditions. Aujourd’hui encore on y parle zapothèque et on y porte le costume traditionnel de l’Isthme de Tehuantepec. De nombreux documentaires se sont penchés sur ses particuliarités et ses riches traditions. Récemment, l’un d’entre eux a été consacré aux « muxes ». C’est par ce dérivé du mot « mujer » qu’on nomme les travestis qui forment à Juchitán une importante communauté. On dit qu’ils ont, dans la vie quotidienne comme dans les différentes festivités, une place de femme à part entière, si ce n’est qu’ils ne se marient pas et tiennent ainsi compagnie à leur vieille maman. On prétend que c’est une fierté pour une mère juchiteca d’avoir un fils « muxe » et que, d’une manière générale, ils sont tout à fait acceptés par le reste de la communauté. D’après ce que j’ai vu et entendu, tout le monde ne goûte pas également la présence de ces travestis. Juchitán est en second lieu réputée dans tout le pays pour son organisation matriarcale. On raconte que les femmes de Juchitán sont le pillier de la famille, qu’elles jouent un rôle prépondérant dans l’organisation des festivités et sont à l’origine des décisions importantes. On va jusqu’à dire qu’elles sont les eules à travailler pendant que les hommes se la coulent douce et qu’elles les manœuvrent d’une main de fer. Un article du « Elle » mexicain, relayant cette réputation, a scandalisée les habitantes de la ville, pas flattées du tout de se voir dépeintes en matrones toutes puissantes.

L’anniversaire

J’arrive à Juchitán un samedi à 8h du matin. Je retrouve Odilia, son fils Jesús, la Papelería Espiral : ses fournitures scolaires et son comptoir surmonté de barreaux. Je me dis qu’il faut raisonnablement attendre un peu avant d’appeler María de Jesús, mais je compte les minutes, un mélange d’excitation et d’angoisse m’empêche de rattraper le sommeil perdu pendant ma nuit de voyage. A 10h, je n’y tiens plus et l’appelle pour lui annoncer mon arrivée. Elle me dit qu’elle est à deux pas de chez moi mais qu’elle est occupée à préparer la nourriture pour l’anniversaire d’une vieille tante qui se trouve être la belle-sœur de mon hôtesse. La proposition de passer la voir ne vient pas, mais elle promet de me rappeler. J’en prends mon parti et décide de descendre discuter avec Odilia en attendant. Sur ses instances, je lui fais un résumé de la situation, ce à quoi elle répond : « Eh bien moi je t’invite, tu viendras avec moi à l’anniversaire cet après-midi, fais-toi jolie, on y va ! ».

D’emblée, je dois affronter une situation délicate car je sens que si María de Jesús ne m’a pas invitée à la rejoindre, c’est qu’il doit s’agir d’une de ces réunions familiales où l’on n’a pas envie de voir débarquer une étrangère. Cela étant dit, je ne peux pas rater l’occasion de m’introduire dans le milieu. A trois heures, Odilia m’appelle pour me faire manger. Je ne comprends pas bien pourquoi je dois manger avant d’aller manger, mais elle précise qu’« il vaut mieux avoir la panse préparée »… Elle ajoute « Je vais te donner un cadeau, comme ça, on ne dira pas que tu es venue seulement pour manger » Charmant… Je réplique que j’ai un cadeau (j’avais heureusement prévu tout un sac de souvenirs de Paris). « A ver… » me dit elle. Ouf ! le cadeau est validé.
Nous arrivons donc chez la belle-soeur. Deux tables sont installées dans le patio : la première est celle des femmes en costumes traditionnels, l’autre plus petite et en retrait, est celle des hommes (pour l’instant il n’y en a qu’un). Lorsque je franchis le pas de la porte, tous les regards se tournent vers moi : œillades interrogatives, chuchotis, on se demande qui est l’étrangère. Je ne reconnais aucun visage familier : ni María de Jesús ni sa sœur Alura ne sont encore arrivées. Heureusement, Odilia me sauve de cette mauvaise passe et explique à l’assemblée que je suis la française venue faire un documentaire sur la fête des 15 ans. Ayant précisé, pour que les choses soient tout à fait claires, que je suis une amie de sa fille et que je loge chez elle, elle ajoute « je n’allais tout de même pas la laisser toute seule à la maison »…

J’entreprends un tour de table redoublant de sourires et de « mucho gusto » dans tous les sens, et offre son cadeau à la « festejada », une dame qui doit avoir dans les 70 ans et porte deux longues tresses ornées de rubans. La première demi-heure est un supplice. Ma présence jette à l’évidence un froid. Devant moi, une mère et sa fille se parlent à l’oreille en m’observant. Heureusement, j’ai au moins deux alliées : ma voisine de droite, qui commence à m’expliquer qu’il ne faut pas croire tout ce que l’on raconte sur les femmes de Juchitán, et la personne qui fait le service et qui, hilare, dépose toutes les cinq minutes une nouvelle bouteille de bière devant moi. Lorsque je lui dis que je n’ai pas encore fini la précédente, elle me répond que je bois trop lentement, que la bière se boit fraîche, puis ordonne « finis-la vite », et elle se plante là en attendant que je m’exécute. Je précise qu’il fait très chaud et qu’ici comme dans d’autres endroits du Mexique, on a le choix entre deux boissons pour se désaltérer : les sodas aux couleurs de l’arc-en-ciel, et la bière. L’eau n’étant pas une option envisageable. Les bouteilles de bière sont un peu plus petites que celles que l’on connaît et on les boit pratiquement d’un trait car avec la chaleur elle se réchauffent vite. Je comprends donc que, si je ne veux pas paraître impolie et si je veux participer à l’ambiance, il me faudra suivre le rythme d’une bière toutes les cinq minutes.

On nous apporte aussi à manger et, là encore, pas question de refuser ou de laisser dans le plat. Du reste c’est très bon, mais je vous rappelle qu’Odilia avait pris soin de me « préparer la panse », je n’ai donc plus très faim. Elle non plus à l’évidence car elle se débarrasse de sa nourriture dans mon assiette, ce qui fait que je me retrouve avec une double ration à engloutir. Pas facile, qui plus est, de manger proprement avec une assiette en carton sur ses genoux, surtout quand il faut découper son poulet avec des couverts en plastique. Odilia me suggère d’y aller avec les mains, mais au moment où j’entreprends d’écarter l’os de mon aile, mes mains crispées par l’envie de bien faire me font défaut et je me l’envoie sur la robe. Je précise qu’il s’agit d’un poulet enrobé de piment, ce qui fait que je suis constellée de taches rouges sur fond de tissu clair. Evidemment, l’accident n’a échappé à personne et toutes le commentent, faisant circuler le mot autour de la table « elle a taché sa robe ! »
Quelques bières plus tard, l’atmosphère est bien plus détendue, on commence à me poser des questions. De nouvelles invitées arrivent et l’ambiance à la table des femmes est assurée par une blagueuse qui a le gosier en pente. A la table des hommes, en revanche, ce n’est pas la folle gaieté : ils sont trois, en rang d’oignons, et ont les yeux vissés sur leur fond de bière.

María de Jesús et sa sœur Alura finissent par arriver. Elles m’annoncent que Nadxiely va les rejoindre. Je vais donc enfin la connaître ! Je lui saute dessus dès qu’elle arrive, ravie de découvrir qu’elle est charmante, souriante et rigolote.
Nous restons encore à table jusqu’à neuf heures du soir. Cette fois, la blagueuse est complètement ivre, elle raconte des histoires en zapothèque qui font éclater de rire les autres femmes. J’ai du mal à participer. A la table des hommes, c’est l’assoupissement. Odilia et moi rentrons finalement à la maison bras-dessus bras-dessous emportant dans une assiette en plastique ce que nous n’avons pu finir car ici si l’on ne mange pas sur place, on emporte chez soi : c’est la règle !

Je passe les deux jours suivants à tourner. Je ne m’en sors pas trop mal, mais un adjuvant ne serait pas de trop, ne serait-ce que parce qu’il m’a été fortement déconseillé de sortir ma caméra dans la rue en l’absence d’un homme qui m’accompagne. Je suis donc assez limitée. Odilia me demande un rapport chaque fois que je quitte la maison, et quand je vais au clapier-internet qui est à trois pas, elle me réitère ses recommandations: « Tu dis que tu habites dans la maison de feu le maestro Victor, tout le monde nous connaît ici. Que les gens n’aillent pas croire que tu te promènes comme ça dans les rues ». J’ignorais que Juchitán était une ville où l’on n’a pas le droit de se promener comme ça dans les rues…

Un soir, Odilia et moi allons chercher des tostadas à un petit stand posté au coin de la rue. A peine sommes-nous installées dans la cuisine devant notre assiette que la pluie se met à tomber. Elle va peut-être venir à bout de cette chaleur qui nous accable. Comme on pouvait s’y attendre, elle se transforme bientôt en un orage tropical qui durera toute la nuit.

L’épisode dit de la grille en pleine poire

Le lendemain matin, jour de l’arrivée de Jerónimo, les rues sont inondées. Sur les 8h, je vais le chercher à la gare et en voyant sa pauvre mine déconfite, je comprends qu’il n’est pas du tout rétabli. Je vous ai dit que Juchitán n’était pas la ville la plus gaie du Mexique sous le soleil, mais par temps de pluie, c’est sinistre. L’appréhension me gagne lorsque je vois Jeró balayer d’un œil triste ce paysage de déluge et me dire : « c’est moche ici ». Il n’est pas au bout de ses peines car la maison, un brin rustique, prend l’eau de toutes parts. La pièce qui sépare nos deux chambres est ouverte sur l’extérieur et elle est déjà à moitié envahie par l’eau. De plus, María de Jesús vient de m’appeler pour me dire que notre rendez-vous était annulé car elles ne peuvent pas sortir de chez elles. Nous sommes donc parfaitement désoeuvrés. Nous décidons quand même d’aller faire un tour au centre ville pour faire quelques images et d’en profiter pour chercher des bottes en plastique car l’eau dans les rues nous arrive maintenant jusqu’à la moitié des mollets. Nous faisons un arrêt à la pharmacie pour que Jeró se réapprovisionne en médicaments et nous nous remettons en marche sous une pluie battante. Après quelques minutes, ne sentant plus Jeró sur mes talons, je me retourne et le trouve recroquevillé au sol se tenant la tête à deux mains. Son front saigne : il vient de heurter, à l’allure d’un homme essayant de passer entre les gouttes, une de ces cages en fer qui protègent les compteurs électriques et qui sortent du mur juste à la hauteur d’un front. Il est sonné. Nous rebroussons chemin en direction de la pharmacie que nous venions de quitter et qui, par chance, est accolée à un petit hôpital. La blessure n’est pas très profonde, il s’en sort sans points de suture. L’infirmière s’enquiert tout de même : « vous êtes vacciné contre le tétanos ? », Jeró opine. Je suis rassurée, car le fer contre lequel il s’est cogné était salement rouillé. Sorti de l’hôpital, il insiste, professionnel jusqu’au bout, pour poursuivre notre chemin jusqu’au centre. Nous tournons quelques images mornes du zócalo sous la pluie et subitement Jeró est pris d’un doute : « je ne suis plus très sûr d’être vacciné en fait ». Comment en avoir le cœur net ? « Allô maman » (elle habite en Corée) « ah bon….t’es sûre que je ne suis pas vacciné ? » Elle a l’air formel. Retour à l’hôpital mais l’infirmière qui l’a soigné n’est plus là. Il faudra revenir à 21h pour la trouver.

Nous retournons à la maison pour passer le temps qui, dans ces cas-là, ne passe pas. Nos pieds pendouillent mollement du hamac suspendu au-dessus de la mare qui s’est formée dans la pièce. Avant que la désolation ne nous achève, nous décidons de ressortir manger un morceau. Mouillés pour mouillés… Au retour, je trouve Odilia sur le pas de la porte. Une de ses nièces fête ses noces et elle se doit d’aller y faire un tour mais elle n’a personne pour l’accompagner. Elle me demande timidement si je peux le faire. Apparemment, Jeró peut marcher seul jusqu’à l’hôpital, je me mets donc en route avec Odilia. La pluie n’a pas cessé, nos pieds baignent dans 50 cm d’eau et nous manquons à chaque pas de glisser dans nos claquettes en plastique. Ce n’est sans doute pas très raisonnable pour une dame de son âge, mais je ne me risque pas à le faire remarquer. Le mauvais temps n’a pas découragé les organisateurs de la fête : au lieu de faire la « lavada de ollas » dans la rue comme de coutume, ils se sont réfugiés dans un garage et tout le monde danse. Odilia me présente fièrement comme une amie de sa fille qui vient de… de où déjà ?

En rentrant, je trouve mon Jerónimo effondré dans un canapé. On vient de le vacciner, il est groggy. La gastro, le coup à la tête et le vaccin, cela fait un peu trop pour un seul homme. Les infirmières préconisent trois jours de repos. Il faut se rendre à l’évidence : il doit rentrer à Mexico. Je n’ai évidemment pas prévu de caméraman remplaçant et ne sais vraiment pas comment régler le problème. Impossible de faire venir un parfait inconnu. Je me retranche dans ma chambre pour appeler Ianis qui me propose son aide pour les trois derniers jours. D’ici là, c’est une pour une et dieu… pour qui ?
Seule de nouveau

Le lendemain matin à la première heure, Jeró monte dans le car. Encore 12h de trajet à tenir le cœur au bord des lèvres et le rouleau de papier à la main. En tout cas, le beau temps est revenu et, je file au clapier-internet écrire mes malheurs. Le clavier est une antiquité, je bougonne dans mon coin en martelant les touches et en essayant de relativiser la situation. Mais il faut bien l’avouer, je suis très abattue. Faire toute seule l’image, le son et les interviews pendant les 4 jours qui me séparent de l’arrivée de Ianis me paraît une épreuve. Ma complainte terminée, je m’apprête à regagner la maison lorsqu’une jeune femme que je n’ai jamais vue, et qui semble s’être subitement matérialisée, me tend un petit sachet. C’est une glace, une sorte de Mister Freeze artisanal au chocolat de la région qu’elle m’offre sans un mot. Ce geste de réconfort si spontané, si inattendu, me regonfle le cœur, je me retiens de lui sauter au cou.

Les jours suivants se passent en tournage des différents préparatifs. Tout le monde fait très attention à ce que je sois systématiquement accompagnée lorsque j’ai la caméra sur le dos. La difficulté est que je ne me sens pas très libre de la sortir dans la rue car, non seulement je me mets potentiellement en danger, mais je mets aussi en danger ceux qui m’accompagnent. Je tâche de le faire tout de même aussi discrètement que possible, mais María de Jesús me rappelle parfois à l’ordre « on va passer devant une cantina, il faut que tu la ranges ! »

Visite au cimetière

Un matin, où j’avais prévu d’écraser jusqu’à mon rendez-vous de 11h, Odilia m’appelle à 9h. C’est l’anniversaire de la mort de son mari et elle veut que je l’accompagne au cimetière. Comme à chaque fois qu’une célébration se présente, elle me demande de me faire jolie. J’en conclus que mon bermuda et mes baskets ne sont pas à la hauteur de la situation et remonte enfiler une robe. Mais lorsque je redescends elle me considère d’un air sceptique : « pourquoi tu t’es changée ? Je préférais ton petit short ». Qu’à cela ne tienne, je vais le remettre… Nous devons attendre Miguel, un jeune voisin qui doit nous conduire aux portes de la ville. 9h45, il n’est toujours pas là. Au vu de tout le matériel qu’Odilia emporte pour briquer la tombe, je suppose que cela ne va pas prendre un quart d’heure et je commence à craindre pour mon rendez-vous, mais il est impossible de faire machine arrière. Le cimetière est un alignement de petits monuments qui semblent avoir pris place dans une décharge. Au-delà des tombes rutilantes on trouve des monticules de sacs et de bouteilles en plastique, reliefs des réunions qui ont souvent lieu ici le dimanche. Odilia me fait pénétrer avec elle dans le monument de feu son époux. Elle se chargera de nettoyer et moi de lui passer ce dont elle a besoin. Le rituel est bien huilé : elle balaye d’abord le sol, puis remplace l’eau verdâtre des vases de fortune par une eau claire que nous avons apportée dans des bidons, et y place des bouquets de basilic et d’une autre plante odorante qui parfument l’intérieur de la tombe. Devant le petit autel dédié à la Vierge de Guadalupe, elle répand à nouveau ces herbes et y ajoute des fleurs d’hibiscus et de petits épis. Autour de la croix, elle enroule une guirlande de fleurs et allume une bougie. Enfin, avant de quitter la tombe, elle asperge le sol d’eau. « Maintenant, au tour de mon petit-fils ! ». Le bébé est mort à la naissance et elle répète ce rituel sur sa tombe, puis sur celle de sa mère.
Le long du cimetière, on trouve des petits stands où l’on vend des tacos car il n’est pas rare que les gens pique-niquent sur les tombes. Odilia veut en acheter pour le « desayuno », mais je commence vraiment à craindre pour mon rendez-vous car il est 11h moins cinq. Elle a bien pris note de mon impératif, mais n’a pas l’air de comprendre pourquoi il est important que je sois à l’heure.
Il me faut sauter le desayuno et voler vers le salon de coiffure où m’attendent Nadxiely et sa mère. Le coiffeur, lui, a pris le temps de petit-déjeuner, il est en retard et je poirote le ventre glougloutant devant sa boutique supposément fermée le dimanche.

La vache sacrifiée

Il y avait un épisode important de la fête des 15 ans à la mode oaxaqueña que je ne voulais pas rater: le « sacrifice » de la vache destinée au banquet. D’emblée, María de Jesús m’avait annoncé qu’il serait difficile de filmer cet événement qui devait avoir lieu dans la maison de son frère, « quelqu’un de très spécial », peu disposé à laisser entrer des étrangers dans sa maison. Je gardais l’espoir de pouvoir le convaincre à la première entrevue, d’autant que Ianis était maintenant arrivé pour me prêter main forte. Le hic, c’est qu’il n’y eut jamais d’entrevue. Retranché à l’écart des préparatifs, ce frère rétif resta invisible et ne vint même pas à la fête de sa nièce. Nous n’avions ni son adresse, ni son numéro de téléphone, nous étions donc obligés de nous en remettre entièrement à María de Jesús, la suppliant de le convaincre de nos bonnes intentions. Elle nous opposa deux inconvénients : le premier étant que son frère ne voulait pas qu’on filme sa maison, ce à quoi nous répondîmes que nous accepterions ses conditions et ne filmerions que la vache. Le deuxième était que le frère en question habite un quartier très dangereux d’une ville voisine, le sacrifice ayant lieu de nuit, elle prétendit qu’aucun taxi n’accepterait de s’aventurer là-bas. Mais cette deuxième raison nous semblait irrecevable et plutôt destinée à nous décourager.
Cela étant dit, je tâchai de tirer les vers du nez d’Odilia pour en savoir un peu plus sur ce fameux frère. Mais tirer les vers du nez d’une juchiteca n’est pas une mince affaire. Ici, les secrets sont bien gardés. Elle consentit à me répéter que ce mystérieux frère était « très spécial » et qu’à la différence de ses sœurs, il n’était pas catholique mais protestant et menait une vie très austère… Cette explication ne me parut pas pouvoir justifier la censure qu’on nous opposait.

Grâce aux informations croisées, nous parvenons à connaître le jour du sacrifice et implorons une nouvelle fois María de Jesús de défendre notre cause mais elle prétend ne pas parvenir à joindre son frère au téléphone, il l’aura sans doute laissé décroché juste le jour où toute la famille doit se réunir chez lui… Elle me promet de me tenir au courant et de me téléphoner si elle a du nouveau. Ce coup de fil, nous l’avons attendu, sans trop y croire, toute la soirée. Il n’est naturellement jamais venu.
J’aurai un petit éclaircissement le jour suivant, grâce à un mot échappé à une amie de la famille : « le frère de María de Jesús ? je ne le connais pas mais il paraît qu’il est très spécial, on dit qu’il ne tue pas que des vaches »… Je ne sais pas dans quelle mesure cette affirmation est vraie, en tout cas, il est certain que la paranoïa de cet homme est celle de quelqu’un qui n’est pas tout à fait en paix avec la justice. Narcotrafiquant ? Criminel ? Chaque Mexicain à qui je raconte cette histoire a son hypothèse. Tous me disent, en tout cas, que même si j’ai perdu de bonnes images, il valait sans doute mieux pour moi de ne pas me fourrer dans ce guêpier.

Le jour J

Le lendemain de cette soirée décevante, nous avons rendez-vous à 5h chez Alura, la sœur de María de Jesús pour les préparatifs du banquet du soir. Je suis d’une humeur de dogue, j’ai cette histoire de sacrifice censuré en travers de la gorge. La bête a été dépecée et découpée quelques heures auparavant et la viande disposée dans des bassines dégage une odeur écoeurante à mon nez. Très vite, un arrivage de cousines et de voisines remplit la petite cour de la maison pour aider à découper, dégraisser et cuisiner la défunte vache. J’avais spécifié à Ianis que nous devions nous faire tout petits durant le tournage et ne pas perturber la vie de ceux que nous filmions. En effet, j’avais déjà vécu seule l’expérience de me retrouver dans cette maison à l’heure du repas, et je ne peux pas dire que l’invitation à le partager avait été des plus chaleureuses.
Arrive l’heure du « desayuno », le premier repas de la journée qui se prend vers 11h. Les invités de la fête, ainsi que toutes celles qui sont venues aider, sont installés pour recevoir leur consommé de viande. Je propose à Ianis de profiter de ce moment pour aller recharger la batterie de la caméra car nous n’en aurons plus le temps après et nous allons filmer sans interruption jusqu’au soir.
Nous nous éclipsons donc, refusant poliment l’assiette de soupe proposée.
La journée se poursuit et vient la première fête dans un salon loué pour l’occasion. Elle prend fin vers les 5h du matin.

La « lavada de ollas »

Quelques heures plus tard, les voisines et cousines sont de nouveau sur le pont pour préparer les assiettes de la « lavada de ollas » (littéralement « lavage des casseroles »). Toutes les fêtes à Juchitán suivent ce schéma : la première fête en soirée avec le banc et l’arrière banc des connaissances, et la deuxième fête, la « lavada de ollas », qui a lieu le lendemain dans la rue avec un cercle d’invités plus intime. Cette fête se déroule traditionnellement l’après-midi, à l’heure de la « comida » mexicaine, c’est-à-dire vers 15h, et peut se prolonger jusqu’au soir. Le dimanche, nous nous préparons donc à nous rendre à la « lavada de ollas ». Odilia et Graciella, qui est arrivée la veille, me proposent de me prêter un costume régional et me l’ajustent pour qu’il tombe bien. Quand nous sommes sur le point de partir, elles m’appellent pour me dire deux mots. On leur a appris que, la veille, nous avions refusé le « desayuno », et elles tiennent à me faire savoir que cela ne se fait pas, qu’ici il faut toujours accepter ce qui nous est proposé. Par ailleurs, elles m’avertissent que maintenant que je porte le costume, il me faudra danser les danses régionales avec les autres femmes, car il est de bon ton de participer à la fête. Graciella me montre rapidement comment il me faut attraper ma jupe pour effectuer les mouvements.

http://LaureTraje

Nous arrivons chez Alura et des cris de surprise enthousiaste m’accueuillent. Le costume régional produit son petit effet, elles sont ravies que je le porte. María de Jesús en devient même loquace.
Tout va bien jusqu’au moment où Alura me propose « un caldo de pancita ». Je ne comprends pas bien de quoi il s’agit, mais j’accepte avec enthousiasme car j’aurais fait n’importe quoi pour rattraper l’épisode du « desayuno » méprisé.
N’importe quoi sauf manger ce qu’on m’apporte alors: dans un jus graisseux couleur marron flottent des morceaux de viande enroulés sur eux-mêmes qui semblent bien être, d’après les petits poils formés par la chair, des morceaux de parois intestinales. Je fouille le fond de la soupe pour découvrir s’il ne s’y cache pas quelque chose que je pourrais manger, mais à part quelques pois-chiches, je ne trouve rien. Même le jus dans lequel baigne la tripe, car il s’agit bien de cela, me dégoûte. Au secours ! Où est Ianis ? Il s’est volatilisé le monstre, alors qu’on m’a apporté une grande assiette avec deux cuillers. Il aura sa part du supplice. Je le trouve retranché dans un coin, faisant semblant de peaufiner un réglage. Lorsqu’il me voit arriver prête à l’implorer, les mains jointes et l’œil humide, il éclate de rire. Depuis le moment où il m’avait entendu accepter le plat offert, car lui avait bien compris la nature de ce qu’on allait me servir, il savourait à l’avance ma réaction. Abandonnant toute dignité, je le supplie littéralement de venir m’aider à manger l’inmangeable. Il en pleure de rire.
Il rit moins lorsqu’il se retrouve nez à nez avec l’assiette. Nous essayons de faire baisser le niveau en buvant le jus, mais il reste la masse intacte de tripes dans le fond. Mon voisin vient de finir sa ration, il a l’air d’aimer ça, lui. Je ne sais pas quoi faire, car laisser une assiette pleine est un affront encore plus grand que de refuser un « desayuno ». L’assiette vide de mon voisin me donne une idée… Si je ramassais nos deux plats pour les apporter à la cuisine, je pourrais sans doute verser un peu de notre soupe dans son bol, de manière à faire croire qu’on en a mangé un peu… J’avoue que la tentation de verser mon assiette intacte dans la marmitte de soupe de tripes est forte à ce moment-là, mais je me dis que si on me pique en train de faire ça, c’en est fini de moi. J’opte donc pour un discret camouflage d’assiette.

femme a l´enfant

Je clos provisoirement ce long chapitre sur mes aventures en terre zapothèque. Je me rends compte que j’ai peut-être trop parlé des petits problèmes de communication rencontrés et passé sous silence les marques d’amitié que nous avons reçues par ailleurs. Ce qui est certain, c’est que dans ce coin du Mexique où les touristes ne mettent pas les pieds, une européenne éveille la curiosité. On se garde bien d’y laisser libre cours en vous questionnant sur le pourquoi du comment de votre présence, mais chaque sortie dans la rue est rythmée de cette apostrophe : « güera, güerita » (« blonde », et par extension « blanche »). Rien d’offensant là-dedans, mais à force d’entendre la couleur de sa peau ainsi soulignée, on ne peut que se sentir radicalement et irrémédiablement différent.
Mais cette sensation d’étrangeté ne tient pas qu’à l’apparence physique. Récemment, j’ai rencontré un Mexicain qui s’est aussi rendu à Juchitán pour les besoins d’un film. Il me disait que, bien qu’ayant beaucoup voyagé dans des pays lointains, c’était dans cette petite ville de son pays natal qu’il s’était senti le plus étranger

PS : Pour l’instant, le blog est capricieux, mais j’ajouterai dès que possible des photos à cet article.
PS2: En attendant de parvenir à les mettre en lien, voici deux adresses de blogs amis à visiter
www.universdevazion.blogspot.com
www.lucamesud.canalblog.com


Archive pour septembre, 2007

Lost en Juchitán

Voici près de trois mois que j’ai délaissé ce blog et je m’en repens. Mais avant de reprendre le récit au jour le jour de mes aventures mexicaines, permettez-moi un petit retour en arrière, le temps passé m’ayant permis de digérer le tournage épique d’une partie de mon documentaire au mois de juillet que je m’en vais vous conter. Le fruit de ce tournage, vous le verrez, j’espère, un jour, je vais donc me concentrer ici sur les coulisses qui, en elles-mêmes, pourraient donner lieu à un autre documentaire intitulé « la fille qui essayait de faire un documentaire sur la fête des 15 ans à Juchitán », façon Lost in la Mancha, en bien moins catastrophique, je vous rassure…

La genèse de ce tournage repose sur une longue chaîne de relations, dont je vous fais grâce pour m’en tenir à l’essentiel : Graciella, une employée du papa de Ianis me parle un jour d’une jeune cousine prénommée Nadxiely qui est sur le point de fêter ses quinze ans dans la petite ville de Juchitán au sud-est de l’état de Oaxaca. Je décide d’aller y passer un week-end afin de repérer les lieux et de rencontrer la jeune fille. Odilia, la maman de Graciella, accepte de m’héberger dans la papeterie qu’elle tient avec son fils Jesús. Jusque là, tout se combine à merveille pour un repérage réussi. Sauf que je découvre une fois sur place que la quinceañera et sa mère n’habitent pas Juchitán mais Oaxaca, ville dans laquelle j’ai fait escale en venant de Mexico et qui se trouve à 6h d’autobus de là. Graciella et moi n’avons pas dû bien nous comprendre au téléphone… Qu’à cela ne tienne, ce voyage me permet de connaître Odilia, qui m’invite à revenir quand je le souhaite.

Je rebrousse chemin de nuit pour retrouver au petit matin, dans un café près du terminal d’autobus, María de Jesús, la maman de Nadxiely. J’ai la surprise de la voir arriver sans sa fille, au prétexte que celle-ci porte une minerve. Traduction simultanée : elle se méfie et, en bonne mère mexicaine, préfère tâter le terrain avant d’exposer la progéniture. Son long développement sur l’insécurité qui règne dans le pays confirme mes soupçons. Il me faut prouver que je ne suis pas une ogresse et écouter attentivement les conditions qu’elle m’expose d’emblée : respecter leurs traditions et ne pas en donner une mauvaise image comme l’ont fait, à son avis, d’autres documentaires s’intéressant aux particularités de cette région. L’ambiance se détend peu à peu, et elle me donne son accord pour un tournage au mois de juillet.

La particularité de María de Jesus, comme de sa sœur Alura que j’avais croisée le jour précédent, est de répondre par l’affirmative à votre requête avec un visage décomposé vers le bas qui semble dire « n’y pense même pas !». Il est donc difficile de démêler si l’idée les emballe mais qu’elles n’ont pas l’habitude d’extérioriser leurs émotions ou si, comme beaucoup de mexicains, elles n’osent pas vous dire « NON ». Quoi qu’il en soit, je comprends que rien n’est gagné d’avance et qu’un long travail d’approche sera nécessaire pour briser la glace.

Je résous donc de me rendre à Juchitán une semaine avant la date de la fête, histoire de faire plus ample connaissance. Je vous fais grâce à nouveau des détails relatifs à l’organisation pour en venir au résultat : j’étais extrêmement contente de m’être si bien dépatouillée de tous ces coups de fils de négociation qui représentaient pour moi une épreuve à la fois tactique et linguistique. J’appelle Jerónimo, mon camarade caméraman, pour lui faire un bilan efficace de la situation : « j’ai les billets de bus, Odilia nous loge, on part dans deux jours, qu’est-ce que tu dis de ça ? »
Une voix d’outre-tombe me répond, une voix déjà altérée par ce virus que nous connaissons tous et qui par malchance avait attaqué Jeró au débotté : la gastro ! Il n’ose pas me le dire, mais il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que, dans son état, voyager pendant 12h dans un car surclimatisé et tourner de longues heures durant dans la fournaise de Juchitán relève tout bonnement du cauchemar. Nous convenons donc que je partirai seule et qu’il me rejoindra deux jours plus tard, le temps de se remettre sur pied.

Le lieu et ses légendes

Juchitán de Zaragoza, petite ville de l’Isthme de Tehuantepec au sud de Oaxaca est inconnue des guides de voyage. Son nom náhuatl signifie « le lieu des fleurs blanches », mais lorsqu’on sort de la gare routière, on est surtout frappé par la cruelle absence de végétation dans ces rues bétonnées et écrasées de soleil dès 8h du matin. On ne peut pas dire en effet qu’il y règne ce doux parfum suranné qui se dégage des vieux édifices coloniaux dans d’autres petites villes du Mexique. Deux anecdotes jalonnant l’histoire de la ville vous donneront une idée du caractère insoumis de ses habitants. La première est relative à Félix Díaz, frère de Porfirio (futur dictat..euh président du Mexique), qui fut assassiné par les habitants pour avoir dérobé et mutilé l’image de leur saint patron San Vicente Ferrer. L’autre anecdote concerne le soulèvement du peuple de Juchitán le 5 septembre 1866 afin de repousser l’armée de Napoléon III lors de l’invasion française du Mexique. Autant dire que les juchitecos ne se laissent pas faire. La ville a toujours farouchement défendu son indépendance et ses traditions. Aujourd’hui encore on y parle zapothèque et on y porte le costume traditionnel de l’Isthme de Tehuantepec. De nombreux documentaires se sont penchés sur ses particuliarités et ses riches traditions. Récemment, l’un d’entre eux a été consacré aux « muxes ». C’est par ce dérivé du mot « mujer » qu’on nomme les travestis qui forment à Juchitán une importante communauté. On dit qu’ils ont, dans la vie quotidienne comme dans les différentes festivités, une place de femme à part entière, si ce n’est qu’ils ne se marient pas et tiennent ainsi compagnie à leur vieille maman. On prétend que c’est une fierté pour une mère juchiteca d’avoir un fils « muxe » et que, d’une manière générale, ils sont tout à fait acceptés par le reste de la communauté. D’après ce que j’ai vu et entendu, tout le monde ne goûte pas également la présence de ces travestis. Juchitán est en second lieu réputée dans tout le pays pour son organisation matriarcale. On raconte que les femmes de Juchitán sont le pillier de la famille, qu’elles jouent un rôle prépondérant dans l’organisation des festivités et sont à l’origine des décisions importantes. On va jusqu’à dire qu’elles sont les eules à travailler pendant que les hommes se la coulent douce et qu’elles les manœuvrent d’une main de fer. Un article du « Elle » mexicain, relayant cette réputation, a scandalisée les habitantes de la ville, pas flattées du tout de se voir dépeintes en matrones toutes puissantes.

L’anniversaire

J’arrive à Juchitán un samedi à 8h du matin. Je retrouve Odilia, son fils Jesús, la Papelería Espiral : ses fournitures scolaires et son comptoir surmonté de barreaux. Je me dis qu’il faut raisonnablement attendre un peu avant d’appeler María de Jesús, mais je compte les minutes, un mélange d’excitation et d’angoisse m’empêche de rattraper le sommeil perdu pendant ma nuit de voyage. A 10h, je n’y tiens plus et l’appelle pour lui annoncer mon arrivée. Elle me dit qu’elle est à deux pas de chez moi mais qu’elle est occupée à préparer la nourriture pour l’anniversaire d’une vieille tante qui se trouve être la belle-sœur de mon hôtesse. La proposition de passer la voir ne vient pas, mais elle promet de me rappeler. J’en prends mon parti et décide de descendre discuter avec Odilia en attendant. Sur ses instances, je lui fais un résumé de la situation, ce à quoi elle répond : « Eh bien moi je t’invite, tu viendras avec moi à l’anniversaire cet après-midi, fais-toi jolie, on y va ! ».

D’emblée, je dois affronter une situation délicate car je sens que si María de Jesús ne m’a pas invitée à la rejoindre, c’est qu’il doit s’agir d’une de ces réunions familiales où l’on n’a pas envie de voir débarquer une étrangère. Cela étant dit, je ne peux pas rater l’occasion de m’introduire dans le milieu. A trois heures, Odilia m’appelle pour me faire manger. Je ne comprends pas bien pourquoi je dois manger avant d’aller manger, mais elle précise qu’« il vaut mieux avoir la panse préparée »… Elle ajoute « Je vais te donner un cadeau, comme ça, on ne dira pas que tu es venue seulement pour manger » Charmant… Je réplique que j’ai un cadeau (j’avais heureusement prévu tout un sac de souvenirs de Paris). « A ver… » me dit elle. Ouf ! le cadeau est validé.
Nous arrivons donc chez la belle-soeur. Deux tables sont installées dans le patio : la première est celle des femmes en costumes traditionnels, l’autre plus petite et en retrait, est celle des hommes (pour l’instant il n’y en a qu’un). Lorsque je franchis le pas de la porte, tous les regards se tournent vers moi : œillades interrogatives, chuchotis, on se demande qui est l’étrangère. Je ne reconnais aucun visage familier : ni María de Jesús ni sa sœur Alura ne sont encore arrivées. Heureusement, Odilia me sauve de cette mauvaise passe et explique à l’assemblée que je suis la française venue faire un documentaire sur la fête des 15 ans. Ayant précisé, pour que les choses soient tout à fait claires, que je suis une amie de sa fille et que je loge chez elle, elle ajoute « je n’allais tout de même pas la laisser toute seule à la maison »…

J’entreprends un tour de table redoublant de sourires et de « mucho gusto » dans tous les sens, et offre son cadeau à la « festejada », une dame qui doit avoir dans les 70 ans et porte deux longues tresses ornées de rubans. La première demi-heure est un supplice. Ma présence jette à l’évidence un froid. Devant moi, une mère et sa fille se parlent à l’oreille en m’observant. Heureusement, j’ai au moins deux alliées : ma voisine de droite, qui commence à m’expliquer qu’il ne faut pas croire tout ce que l’on raconte sur les femmes de Juchitán, et la personne qui fait le service et qui, hilare, dépose toutes les cinq minutes une nouvelle bouteille de bière devant moi. Lorsque je lui dis que je n’ai pas encore fini la précédente, elle me répond que je bois trop lentement, que la bière se boit fraîche, puis ordonne « finis-la vite », et elle se plante là en attendant que je m’exécute. Je précise qu’il fait très chaud et qu’ici comme dans d’autres endroits du Mexique, on a le choix entre deux boissons pour se désaltérer : les sodas aux couleurs de l’arc-en-ciel, et la bière. L’eau n’étant pas une option envisageable. Les bouteilles de bière sont un peu plus petites que celles que l’on connaît et on les boit pratiquement d’un trait car avec la chaleur elle se réchauffent vite. Je comprends donc que, si je ne veux pas paraître impolie et si je veux participer à l’ambiance, il me faudra suivre le rythme d’une bière toutes les cinq minutes.

On nous apporte aussi à manger et, là encore, pas question de refuser ou de laisser dans le plat. Du reste c’est très bon, mais je vous rappelle qu’Odilia avait pris soin de me « préparer la panse », je n’ai donc plus très faim. Elle non plus à l’évidence car elle se débarrasse de sa nourriture dans mon assiette, ce qui fait que je me retrouve avec une double ration à engloutir. Pas facile, qui plus est, de manger proprement avec une assiette en carton sur ses genoux, surtout quand il faut découper son poulet avec des couverts en plastique. Odilia me suggère d’y aller avec les mains, mais au moment où j’entreprends d’écarter l’os de mon aile, mes mains crispées par l’envie de bien faire me font défaut et je me l’envoie sur la robe. Je précise qu’il s’agit d’un poulet enrobé de piment, ce qui fait que je suis constellée de taches rouges sur fond de tissu clair. Evidemment, l’accident n’a échappé à personne et toutes le commentent, faisant circuler le mot autour de la table « elle a taché sa robe ! »
Quelques bières plus tard, l’atmosphère est bien plus détendue, on commence à me poser des questions. De nouvelles invitées arrivent et l’ambiance à la table des femmes est assurée par une blagueuse qui a le gosier en pente. A la table des hommes, en revanche, ce n’est pas la folle gaieté : ils sont trois, en rang d’oignons, et ont les yeux vissés sur leur fond de bière.

María de Jesús et sa sœur Alura finissent par arriver. Elles m’annoncent que Nadxiely va les rejoindre. Je vais donc enfin la connaître ! Je lui saute dessus dès qu’elle arrive, ravie de découvrir qu’elle est charmante, souriante et rigolote.
Nous restons encore à table jusqu’à neuf heures du soir. Cette fois, la blagueuse est complètement ivre, elle raconte des histoires en zapothèque qui font éclater de rire les autres femmes. J’ai du mal à participer. A la table des hommes, c’est l’assoupissement. Odilia et moi rentrons finalement à la maison bras-dessus bras-dessous emportant dans une assiette en plastique ce que nous n’avons pu finir car ici si l’on ne mange pas sur place, on emporte chez soi : c’est la règle !

Je passe les deux jours suivants à tourner. Je ne m’en sors pas trop mal, mais un adjuvant ne serait pas de trop, ne serait-ce que parce qu’il m’a été fortement déconseillé de sortir ma caméra dans la rue en l’absence d’un homme qui m’accompagne. Je suis donc assez limitée. Odilia me demande un rapport chaque fois que je quitte la maison, et quand je vais au clapier-internet qui est à trois pas, elle me réitère ses recommandations: « Tu dis que tu habites dans la maison de feu le maestro Victor, tout le monde nous connaît ici. Que les gens n’aillent pas croire que tu te promènes comme ça dans les rues ». J’ignorais que Juchitán était une ville où l’on n’a pas le droit de se promener comme ça dans les rues…

Un soir, Odilia et moi allons chercher des tostadas à un petit stand posté au coin de la rue. A peine sommes-nous installées dans la cuisine devant notre assiette que la pluie se met à tomber. Elle va peut-être venir à bout de cette chaleur qui nous accable. Comme on pouvait s’y attendre, elle se transforme bientôt en un orage tropical qui durera toute la nuit.

L’épisode dit de la grille en pleine poire

Le lendemain matin, jour de l’arrivée de Jerónimo, les rues sont inondées. Sur les 8h, je vais le chercher à la gare et en voyant sa pauvre mine déconfite, je comprends qu’il n’est pas du tout rétabli. Je vous ai dit que Juchitán n’était pas la ville la plus gaie du Mexique sous le soleil, mais par temps de pluie, c’est sinistre. L’appréhension me gagne lorsque je vois Jeró balayer d’un œil triste ce paysage de déluge et me dire : « c’est moche ici ». Il n’est pas au bout de ses peines car la maison, un brin rustique, prend l’eau de toutes parts. La pièce qui sépare nos deux chambres est ouverte sur l’extérieur et elle est déjà à moitié envahie par l’eau. De plus, María de Jesús vient de m’appeler pour me dire que notre rendez-vous était annulé car elles ne peuvent pas sortir de chez elles. Nous sommes donc parfaitement désoeuvrés. Nous décidons quand même d’aller faire un tour au centre ville pour faire quelques images et d’en profiter pour chercher des bottes en plastique car l’eau dans les rues nous arrive maintenant jusqu’à la moitié des mollets. Nous faisons un arrêt à la pharmacie pour que Jeró se réapprovisionne en médicaments et nous nous remettons en marche sous une pluie battante. Après quelques minutes, ne sentant plus Jeró sur mes talons, je me retourne et le trouve recroquevillé au sol se tenant la tête à deux mains. Son front saigne : il vient de heurter, à l’allure d’un homme essayant de passer entre les gouttes, une de ces cages en fer qui protègent les compteurs électriques et qui sortent du mur juste à la hauteur d’un front. Il est sonné. Nous rebroussons chemin en direction de la pharmacie que nous venions de quitter et qui, par chance, est accolée à un petit hôpital. La blessure n’est pas très profonde, il s’en sort sans points de suture. L’infirmière s’enquiert tout de même : « vous êtes vacciné contre le tétanos ? », Jeró opine. Je suis rassurée, car le fer contre lequel il s’est cogné était salement rouillé. Sorti de l’hôpital, il insiste, professionnel jusqu’au bout, pour poursuivre notre chemin jusqu’au centre. Nous tournons quelques images mornes du zócalo sous la pluie et subitement Jeró est pris d’un doute : « je ne suis plus très sûr d’être vacciné en fait ». Comment en avoir le cœur net ? « Allô maman » (elle habite en Corée) « ah bon….t’es sûre que je ne suis pas vacciné ? » Elle a l’air formel. Retour à l’hôpital mais l’infirmière qui l’a soigné n’est plus là. Il faudra revenir à 21h pour la trouver.

Nous retournons à la maison pour passer le temps qui, dans ces cas-là, ne passe pas. Nos pieds pendouillent mollement du hamac suspendu au-dessus de la mare qui s’est formée dans la pièce. Avant que la désolation ne nous achève, nous décidons de ressortir manger un morceau. Mouillés pour mouillés… Au retour, je trouve Odilia sur le pas de la porte. Une de ses nièces fête ses noces et elle se doit d’aller y faire un tour mais elle n’a personne pour l’accompagner. Elle me demande timidement si je peux le faire. Apparemment, Jeró peut marcher seul jusqu’à l’hôpital, je me mets donc en route avec Odilia. La pluie n’a pas cessé, nos pieds baignent dans 50 cm d’eau et nous manquons à chaque pas de glisser dans nos claquettes en plastique. Ce n’est sans doute pas très raisonnable pour une dame de son âge, mais je ne me risque pas à le faire remarquer. Le mauvais temps n’a pas découragé les organisateurs de la fête : au lieu de faire la « lavada de ollas » dans la rue comme de coutume, ils se sont réfugiés dans un garage et tout le monde danse. Odilia me présente fièrement comme une amie de sa fille qui vient de… de où déjà ?

En rentrant, je trouve mon Jerónimo effondré dans un canapé. On vient de le vacciner, il est groggy. La gastro, le coup à la tête et le vaccin, cela fait un peu trop pour un seul homme. Les infirmières préconisent trois jours de repos. Il faut se rendre à l’évidence : il doit rentrer à Mexico. Je n’ai évidemment pas prévu de caméraman remplaçant et ne sais vraiment pas comment régler le problème. Impossible de faire venir un parfait inconnu. Je me retranche dans ma chambre pour appeler Ianis qui me propose son aide pour les trois derniers jours. D’ici là, c’est une pour une et dieu… pour qui ?
Seule de nouveau

Le lendemain matin à la première heure, Jeró monte dans le car. Encore 12h de trajet à tenir le cœur au bord des lèvres et le rouleau de papier à la main. En tout cas, le beau temps est revenu et, je file au clapier-internet écrire mes malheurs. Le clavier est une antiquité, je bougonne dans mon coin en martelant les touches et en essayant de relativiser la situation. Mais il faut bien l’avouer, je suis très abattue. Faire toute seule l’image, le son et les interviews pendant les 4 jours qui me séparent de l’arrivée de Ianis me paraît une épreuve. Ma complainte terminée, je m’apprête à regagner la maison lorsqu’une jeune femme que je n’ai jamais vue, et qui semble s’être subitement matérialisée, me tend un petit sachet. C’est une glace, une sorte de Mister Freeze artisanal au chocolat de la région qu’elle m’offre sans un mot. Ce geste de réconfort si spontané, si inattendu, me regonfle le cœur, je me retiens de lui sauter au cou.

Les jours suivants se passent en tournage des différents préparatifs. Tout le monde fait très attention à ce que je sois systématiquement accompagnée lorsque j’ai la caméra sur le dos. La difficulté est que je ne me sens pas très libre de la sortir dans la rue car, non seulement je me mets potentiellement en danger, mais je mets aussi en danger ceux qui m’accompagnent. Je tâche de le faire tout de même aussi discrètement que possible, mais María de Jesús me rappelle parfois à l’ordre « on va passer devant une cantina, il faut que tu la ranges ! »

Visite au cimetière

Un matin, où j’avais prévu d’écraser jusqu’à mon rendez-vous de 11h, Odilia m’appelle à 9h. C’est l’anniversaire de la mort de son mari et elle veut que je l’accompagne au cimetière. Comme à chaque fois qu’une célébration se présente, elle me demande de me faire jolie. J’en conclus que mon bermuda et mes baskets ne sont pas à la hauteur de la situation et remonte enfiler une robe. Mais lorsque je redescends elle me considère d’un air sceptique : « pourquoi tu t’es changée ? Je préférais ton petit short ». Qu’à cela ne tienne, je vais le remettre… Nous devons attendre Miguel, un jeune voisin qui doit nous conduire aux portes de la ville. 9h45, il n’est toujours pas là. Au vu de tout le matériel qu’Odilia emporte pour briquer la tombe, je suppose que cela ne va pas prendre un quart d’heure et je commence à craindre pour mon rendez-vous, mais il est impossible de faire machine arrière. Le cimetière est un alignement de petits monuments qui semblent avoir pris place dans une décharge. Au-delà des tombes rutilantes on trouve des monticules de sacs et de bouteilles en plastique, reliefs des réunions qui ont souvent lieu ici le dimanche. Odilia me fait pénétrer avec elle dans le monument de feu son époux. Elle se chargera de nettoyer et moi de lui passer ce dont elle a besoin. Le rituel est bien huilé : elle balaye d’abord le sol, puis remplace l’eau verdâtre des vases de fortune par une eau claire que nous avons apportée dans des bidons, et y place des bouquets de basilic et d’une autre plante odorante qui parfument l’intérieur de la tombe. Devant le petit autel dédié à la Vierge de Guadalupe, elle répand à nouveau ces herbes et y ajoute des fleurs d’hibiscus et de petits épis. Autour de la croix, elle enroule une guirlande de fleurs et allume une bougie. Enfin, avant de quitter la tombe, elle asperge le sol d’eau. « Maintenant, au tour de mon petit-fils ! ». Le bébé est mort à la naissance et elle répète ce rituel sur sa tombe, puis sur celle de sa mère.
Le long du cimetière, on trouve des petits stands où l’on vend des tacos car il n’est pas rare que les gens pique-niquent sur les tombes. Odilia veut en acheter pour le « desayuno », mais je commence vraiment à craindre pour mon rendez-vous car il est 11h moins cinq. Elle a bien pris note de mon impératif, mais n’a pas l’air de comprendre pourquoi il est important que je sois à l’heure.
Il me faut sauter le desayuno et voler vers le salon de coiffure où m’attendent Nadxiely et sa mère. Le coiffeur, lui, a pris le temps de petit-déjeuner, il est en retard et je poirote le ventre glougloutant devant sa boutique supposément fermée le dimanche.

La vache sacrifiée

Il y avait un épisode important de la fête des 15 ans à la mode oaxaqueña que je ne voulais pas rater: le « sacrifice » de la vache destinée au banquet. D’emblée, María de Jesús m’avait annoncé qu’il serait difficile de filmer cet événement qui devait avoir lieu dans la maison de son frère, « quelqu’un de très spécial », peu disposé à laisser entrer des étrangers dans sa maison. Je gardais l’espoir de pouvoir le convaincre à la première entrevue, d’autant que Ianis était maintenant arrivé pour me prêter main forte. Le hic, c’est qu’il n’y eut jamais d’entrevue. Retranché à l’écart des préparatifs, ce frère rétif resta invisible et ne vint même pas à la fête de sa nièce. Nous n’avions ni son adresse, ni son numéro de téléphone, nous étions donc obligés de nous en remettre entièrement à María de Jesús, la suppliant de le convaincre de nos bonnes intentions. Elle nous opposa deux inconvénients : le premier étant que son frère ne voulait pas qu’on filme sa maison, ce à quoi nous répondîmes que nous accepterions ses conditions et ne filmerions que la vache. Le deuxième était que le frère en question habite un quartier très dangereux d’une ville voisine, le sacrifice ayant lieu de nuit, elle prétendit qu’aucun taxi n’accepterait de s’aventurer là-bas. Mais cette deuxième raison nous semblait irrecevable et plutôt destinée à nous décourager.
Cela étant dit, je tâchai de tirer les vers du nez d’Odilia pour en savoir un peu plus sur ce fameux frère. Mais tirer les vers du nez d’une juchiteca n’est pas une mince affaire. Ici, les secrets sont bien gardés. Elle consentit à me répéter que ce mystérieux frère était « très spécial » et qu’à la différence de ses sœurs, il n’était pas catholique mais protestant et menait une vie très austère… Cette explication ne me parut pas pouvoir justifier la censure qu’on nous opposait.

Grâce aux informations croisées, nous parvenons à connaître le jour du sacrifice et implorons une nouvelle fois María de Jesús de défendre notre cause mais elle prétend ne pas parvenir à joindre son frère au téléphone, il l’aura sans doute laissé décroché juste le jour où toute la famille doit se réunir chez lui… Elle me promet de me tenir au courant et de me téléphoner si elle a du nouveau. Ce coup de fil, nous l’avons attendu, sans trop y croire, toute la soirée. Il n’est naturellement jamais venu.
J’aurai un petit éclaircissement le jour suivant, grâce à un mot échappé à une amie de la famille : « le frère de María de Jesús ? je ne le connais pas mais il paraît qu’il est très spécial, on dit qu’il ne tue pas que des vaches »… Je ne sais pas dans quelle mesure cette affirmation est vraie, en tout cas, il est certain que la paranoïa de cet homme est celle de quelqu’un qui n’est pas tout à fait en paix avec la justice. Narcotrafiquant ? Criminel ? Chaque Mexicain à qui je raconte cette histoire a son hypothèse. Tous me disent, en tout cas, que même si j’ai perdu de bonnes images, il valait sans doute mieux pour moi de ne pas me fourrer dans ce guêpier.

Le jour J

Le lendemain de cette soirée décevante, nous avons rendez-vous à 5h chez Alura, la sœur de María de Jesús pour les préparatifs du banquet du soir. Je suis d’une humeur de dogue, j’ai cette histoire de sacrifice censuré en travers de la gorge. La bête a été dépecée et découpée quelques heures auparavant et la viande disposée dans des bassines dégage une odeur écoeurante à mon nez. Très vite, un arrivage de cousines et de voisines remplit la petite cour de la maison pour aider à découper, dégraisser et cuisiner la défunte vache. J’avais spécifié à Ianis que nous devions nous faire tout petits durant le tournage et ne pas perturber la vie de ceux que nous filmions. En effet, j’avais déjà vécu seule l’expérience de me retrouver dans cette maison à l’heure du repas, et je ne peux pas dire que l’invitation à le partager avait été des plus chaleureuses.
Arrive l’heure du « desayuno », le premier repas de la journée qui se prend vers 11h. Les invités de la fête, ainsi que toutes celles qui sont venues aider, sont installés pour recevoir leur consommé de viande. Je propose à Ianis de profiter de ce moment pour aller recharger la batterie de la caméra car nous n’en aurons plus le temps après et nous allons filmer sans interruption jusqu’au soir.
Nous nous éclipsons donc, refusant poliment l’assiette de soupe proposée.
La journée se poursuit et vient la première fête dans un salon loué pour l’occasion. Elle prend fin vers les 5h du matin.

La « lavada de ollas »

Quelques heures plus tard, les voisines et cousines sont de nouveau sur le pont pour préparer les assiettes de la « lavada de ollas » (littéralement « lavage des casseroles »). Toutes les fêtes à Juchitán suivent ce schéma : la première fête en soirée avec le banc et l’arrière banc des connaissances, et la deuxième fête, la « lavada de ollas », qui a lieu le lendemain dans la rue avec un cercle d’invités plus intime. Cette fête se déroule traditionnellement l’après-midi, à l’heure de la « comida » mexicaine, c’est-à-dire vers 15h, et peut se prolonger jusqu’au soir. Le dimanche, nous nous préparons donc à nous rendre à la « lavada de ollas ». Odilia et Graciella, qui est arrivée la veille, me proposent de me prêter un costume régional et me l’ajustent pour qu’il tombe bien. Quand nous sommes sur le point de partir, elles m’appellent pour me dire deux mots. On leur a appris que, la veille, nous avions refusé le « desayuno », et elles tiennent à me faire savoir que cela ne se fait pas, qu’ici il faut toujours accepter ce qui nous est proposé. Par ailleurs, elles m’avertissent que maintenant que je porte le costume, il me faudra danser les danses régionales avec les autres femmes, car il est de bon ton de participer à la fête. Graciella me montre rapidement comment il me faut attraper ma jupe pour effectuer les mouvements.

http://LaureTraje

Nous arrivons chez Alura et des cris de surprise enthousiaste m’accueuillent. Le costume régional produit son petit effet, elles sont ravies que je le porte. María de Jesús en devient même loquace.
Tout va bien jusqu’au moment où Alura me propose « un caldo de pancita ». Je ne comprends pas bien de quoi il s’agit, mais j’accepte avec enthousiasme car j’aurais fait n’importe quoi pour rattraper l’épisode du « desayuno » méprisé.
N’importe quoi sauf manger ce qu’on m’apporte alors: dans un jus graisseux couleur marron flottent des morceaux de viande enroulés sur eux-mêmes qui semblent bien être, d’après les petits poils formés par la chair, des morceaux de parois intestinales. Je fouille le fond de la soupe pour découvrir s’il ne s’y cache pas quelque chose que je pourrais manger, mais à part quelques pois-chiches, je ne trouve rien. Même le jus dans lequel baigne la tripe, car il s’agit bien de cela, me dégoûte. Au secours ! Où est Ianis ? Il s’est volatilisé le monstre, alors qu’on m’a apporté une grande assiette avec deux cuillers. Il aura sa part du supplice. Je le trouve retranché dans un coin, faisant semblant de peaufiner un réglage. Lorsqu’il me voit arriver prête à l’implorer, les mains jointes et l’œil humide, il éclate de rire. Depuis le moment où il m’avait entendu accepter le plat offert, car lui avait bien compris la nature de ce qu’on allait me servir, il savourait à l’avance ma réaction. Abandonnant toute dignité, je le supplie littéralement de venir m’aider à manger l’inmangeable. Il en pleure de rire.
Il rit moins lorsqu’il se retrouve nez à nez avec l’assiette. Nous essayons de faire baisser le niveau en buvant le jus, mais il reste la masse intacte de tripes dans le fond. Mon voisin vient de finir sa ration, il a l’air d’aimer ça, lui. Je ne sais pas quoi faire, car laisser une assiette pleine est un affront encore plus grand que de refuser un « desayuno ». L’assiette vide de mon voisin me donne une idée… Si je ramassais nos deux plats pour les apporter à la cuisine, je pourrais sans doute verser un peu de notre soupe dans son bol, de manière à faire croire qu’on en a mangé un peu… J’avoue que la tentation de verser mon assiette intacte dans la marmitte de soupe de tripes est forte à ce moment-là, mais je me dis que si on me pique en train de faire ça, c’en est fini de moi. J’opte donc pour un discret camouflage d’assiette.

femme a l´enfant

Je clos provisoirement ce long chapitre sur mes aventures en terre zapothèque. Je me rends compte que j’ai peut-être trop parlé des petits problèmes de communication rencontrés et passé sous silence les marques d’amitié que nous avons reçues par ailleurs. Ce qui est certain, c’est que dans ce coin du Mexique où les touristes ne mettent pas les pieds, une européenne éveille la curiosité. On se garde bien d’y laisser libre cours en vous questionnant sur le pourquoi du comment de votre présence, mais chaque sortie dans la rue est rythmée de cette apostrophe : « güera, güerita » (« blonde », et par extension « blanche »). Rien d’offensant là-dedans, mais à force d’entendre la couleur de sa peau ainsi soulignée, on ne peut que se sentir radicalement et irrémédiablement différent.
Mais cette sensation d’étrangeté ne tient pas qu’à l’apparence physique. Récemment, j’ai rencontré un Mexicain qui s’est aussi rendu à Juchitán pour les besoins d’un film. Il me disait que, bien qu’ayant beaucoup voyagé dans des pays lointains, c’était dans cette petite ville de son pays natal qu’il s’était senti le plus étranger

PS : Pour l’instant, le blog est capricieux, mais j’ajouterai dès que possible des photos à cet article.
PS2: En attendant de parvenir à les mettre en lien, voici deux adresses de blogs amis à visiter
www.universdevazion.blogspot.com
www.lucamesud.canalblog.com

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