Ragoût de maya sauce hollywood

Il y a quelques semaines de cela, je tiquai sur ces propos de Benoît XVI concernant l’évangélisation des peuples indigènes d’Amérique latine (lors de son discours d’ouverture de la Ve conférence générale de la Conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes, à Aparecida, le dimanche 13 mai 2007) :

« Mais qu’a signifié l’acceptation de la foi chrétienne par les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes ? Pour eux, cela a signifié connaître et accepter le Christ, ce Dieu inconnu que leurs ancêtres, sans le réaliser, recherchaient dans leurs riches traditions religieuses. Le Christ était le Sauveur qu’ils désiraient silencieusement (…) Cela a signifié aussi recevoir, avec les eaux du baptême, la vie divine qui a fait d’eux des enfants de Dieu par adoption ; recevoir, en outre, l’Esprit Saint qui est venu féconder leurs cultures, en les purifiant et en développant les nombreux germes et semences que le Verbe incarné avait déposé en elles, en les orientant ainsi vers les chemins de l’Evangile (…) En effet, l’annonce de Jésus et de son Évangile n’a supposé, à aucun moment, une aliénation des cultures précolombiennes, et n’a pas non plus été l’imposition d’une culture étrangère. L’utopie de redonner vie aux religions précolombiennes, les séparant du Christ et de l’Église universelle, ne serait pas un progrès mais une régression »

Devant les vives critiques émanant de groupes de défense des indiens du Brésil, le Saint Père a battu en retraite, afin de désamorcer toute polémique, concédant :

«Il n’est pas possible, en effet, d’oublier les souffrances et les injustices infligées par les colonisateurs aux populations indigènes dont les droits fondamentaux ont souvent été bafoués».

C’était le moins…
Navigant sur le web en quête de réactions à ces propos papaux, je tombe sur un blog livrant la traduction du discours publiée par le journal La Croix. Plusieurs commentaires, émanant d’internautes d’obédience catholique, dénonçaient la mauvaise interprétation qui avait été faite des paroles du pape. Le mot de « désinformation » y revenait plusieurs fois pour condamner des journalistes qui, toujours prompts à critiquer l’église catholique, avaient sciemment créé la polémique. L’un des internautes avait laissé ce laconique message qui me mit immédiatement en boule : « encore de la désinformation : revoir Apolcalypto de Mel Gibson ». A l’époque, je n’avais pas vu le film mais il me semblait bien qu’il avait été vivement critiqué pour sa vision partiale de la culture maya et sa dimension dogmatique, présentant l’évangélisation de ce peuple comme un bienfait. Le message de cet internaute confirmait qu’il pouvait du moins être interprété dans ce sens. Qu’on puisse se plaindre de « désinformation » et aller puiser ses connaissances et ses arguments dans une œuvre de fiction me parut un comble. Je tâchai de le faire savoir dans un commentaire rageur qui, ô surprise, ne fut pas publié.
Néanmoins, cela me donna envie de voir Apocalypto pour comprendre en quoi il pouvait justifier le refus de repentance. Je me rendis donc à la station de métro la plus proche pour en acquérir une copie pirate à 20 pesos.

Pour ceux qui ne l’ont pas vu, je résume l’intrigue :
Le film retrace les aventures du jeune et vaillant chasseur Patte de Jaguar lorsque son village est mis à sac par une tribu hostile surgie des profondeurs de la jungle yucathèque. Ayant mis à l’abri sa femme enceinte et son petit garçon au fond d’un puits naturel, il est violemment capturé et emmené avec les autres villageois. Au terme d’un chemin durant lequel les chasseurs ennemis ne cesseront de les malmener, les prisonniers gagnent une cité où certains seront vendus sur le marché aux esclaves, d’autres offerts en sacrifice aux dieux au sommet de la pyramide. Condamné, comme ses camarades, à avoir le cœur arraché avant d’être décapité, Patte de Jaguar est opportunément sauvé par une éclipse de soleil. Il est remis aux guerriers ennemis qui ne le laissent pas s’enfuir sans qu’il ait déjoué leurs cruelles épreuves. Ce dont il s’acquitte bientôt, tuant l’un de ses ennemis, et recevant tout de même une flèche dans le ventre avant de s’enfuir à toutes jambes. Cette insolence met ses adversaires en furie, ils lui emboîtent le pas. S’ensuit une interminable course-poursuite au cours de laquelle Patte de Jaguar, blessé au ventre rappelons-le, doit affronter à la fois toutes les embûches de la jungle (jaguar, sables mouvants, chutes d’eau) et cinq hommes qui veulent sa peau. Je ne gâche pas le suspense en disant que tout se finit bien pour lui et sa petite famille, nous sommes à Hollywood, alors que les bateaux espagnols arrivent sur la plage.

Le film prétend retracer les dernières heures de la civilisation maya. Le titre, emprunté au dernier livre du Nouveau Testament, reprend l’idée que cette civilisation s’éteignit du jour au lendemain. La cause en est ici attribuée aux luttes inter-tribales qui déchirèrent ce peuple. Nous est donc présentée une civilisation sur le déclin, barbare et divisée au moment de la conquête espagnole. Mais, au fait, je croyais que la dernière cité maya avait été abandonnée dans des circonstances complexes et qui restent encore mystérieuses environ 300 ans avant la conquête… C’est ce qu’on appelle une licence de l’auteur, et après tout, il a le droit Mel Gibson de modifier un peu le cours de l’histoire, nous sommes dans le domaine de la fiction !
Certes, c’est une fiction. Le scénario suit le canevas classique du film d’aventure : un héros qui déjoue de manière spectaculaire les multiples embûches tendues par l’ennemi. En cela on pourrait suivre les exploits de Patte de Jaguar comme ceux de ses cousins hollywoodiens en faisant fi du contexte. Ce qui importe, c’est la photogénie, le spectaculaire et, à cet égard, le spectateur est servi : rebondissements, image soignée, scènes de foules saisissantes. Tenu en haleine de bout en bout, immergé dans une atmosphère violente et dangereuse, l’amateur de suspense pourra même pardonner que quelques scènes franchement ridicules fassent par moments tomber le film dans le registre de la comédie.
Qui remarquera que les visages des acteurs ne sont pas ceux de mayas ? Que beaucoup parlent la langue avec un accent qu’aurait du mal à comprendre un authentique yucathèque ? Que le film est truffé d’inexactitudes et d’éléments anachroniques ? Ce n’est pas une oeuvre ethnographique, mais une fiction, qui se donne les moyens du réalisme le plus parfait, qui s’appuie sur des recherches iconographiques, mais une fiction quand même…

Ce qui, personnellement, me dérange, et m’empêche de voir ce film comme une simple œuvre de fiction destinée à divertir, c’est cette citation liminaire de W. Durant grâce à laquelle Mel Gibson introduit l’action :
« A great civilisation is not conquered from without untill it has detroyed itself from within »

Cette citation transforme Apocalypto en film à thèse, et ce qu’il s’agit de démontrer, à première vue, c’est que la civilisation maya, par sa sauvagerie et ses guerres intestines, s’est détruite de l’intérieur. Nombre de chercheurs s’accordent effectivement à dire que les divisions internes ont été UNE des raisons de la disparition de cette civilisation. Mais à mon avis, la thèse de Gibson va plus loin. L’anachronisme de départ n’est pas fortuit. Le fait d’avoir déplacé la chute de l’empire maya à l’aube de la conquête espagnole est à lire comme une parabole pour montrer que les Espagnols sont arrivés dans un pays divisé, en partie détruit et dont la civilisation était en miettes. Dès lors, on peut relire le film comme le long développement de cette thèse. Que nous dit Mel Gibson de cette « grande civilisation » ? Qu’elle n’a pas grand chose de « civilisé » justement, car rien de ce qui a fait la grandeur de l’ère maya n’est montré, si ce n’est une discrète allusion à leurs connaissances en astronomie : au moment de l’éclipse de soleil, on voit les dignitaires religieux échanger un regard de complicité qui laisse entendre qu’ils l’avaient prévue, alors que le peuple ignorant se recroqueville de terreur au bas de la pyramide. Cette scène laisse entendre que seules les élites possédaient la science astronomique et qu’elles l’utilisaient pour pouvoir mieux contrôler et assujettir la plèbe. Mel Gibson nous dit ensuite que les Mayas pratiquaient les sacrifices humains, ce qui est vrai. Les Mayas pensaient qu’il leur fallait verser le sang humain pour nourrir le dieu soleil. Le film montre le cas d’un sacrifice d’ennemis de guerre. Ce type de sacrifice avait, outre une valeur religieuse, une fonction politique puisqu’il engageait la collaboration des autorités civiles, religieuses et militaires. Pour rappel, les sacrifices humains ont été pratiqués dans de très nombreuses civilisations primitives, dont celle de nos ancêtres les Gaulois. A en croire le film, on sacrifiait à tour de bras chez les Mayas, ce qui n’est pas exact puisqu’ils pratiquaient bien moins ce type de sacrifices que leurs cousins les Aztèques, ce qui confirme que Gibson met toutes les civilisations pré-colombiennes dans le même panier pourvu que cela serve son propos. L’occasion se présentait de filmer une extraction de cœur, il ne pouvait pas la rater. Et de nous la servir deux fois. Ce geste, pratiqué dans le cadre du culte, est mis exactement sur le même plan que les exactions sanguinaires perpétuées par les guerriers. Englobé dans une succession de scènes sanglantes, il perd toute signification rituelle, et est ramené à une dimension vulgaire et barbare. Il ne s’agit pas de dire que les Mayas étaient des êtres doux et pacifiques, leurs guerres comme les nôtres devaient comprendre leur lot de sauvagerie. Mais ce que le film nous montre, ce sont des êtres qui, à chaque moment de leur vie quotidienne, versent dans cette sauvagerie. L’accent est mis, avec une complaisance thématique et picturale, sur la dimension sanguinaire de ce peuple : le chasseur qui mange des testicules du cochon sauvage fraîchement chassé, le chef guerrier qui incise avec son couteau crasseux le visage de son compagnon pour le soulager d’un cocard, le gros plan sur le bras du chasseur qui se coupe les veines après avoir été piqué par un serpent etc. Gibson filme avec délectation ces scènes ornementales, qui n’ont d’autre intérêt que d’intensifier le dégoût du spectateur. A cela, ajoutons le sadisme sans cesse appuyé des chasseurs non seulement entre tribus hostiles, mais au sein de la même tribu, le marché aux esclaves, dont rien n’atteste l’exactitude historique, mais qui sert à démontrer que les mayas entre eux ne faisaient pas mieux que ce que les espagnols leur firent subir par la suite.

Finalement, ce que nous dit Gibson de cette « grande civilisation », c’est que rien ne pouvait en être sauvé. Il est d’ailleurs significatif que le seul moment de calme dans cette débauche de violence et de sang, le seul moment où les ennemis, saisis de surprise, cessent de s’affronter soit l’arrivée des Espagnols. Tout concourt à créer une impression de paix à ce moment-là : la caméra ralentit, le son est atténué, une barque s’avance lentement avec à son bord des hommes portant la croix. La démonstration touche à sa fin : ce que les Espagnols apportent, avec la parole du Christ, c’est la paix, enfin.

L’Apocalypse, qui constitue le dernier livre du Nouveau Testament, s’ouvre sur ces mots : « révélation de Jésus-Christ ». Il s’agit en effet d’une « révélation » sur la fin du monde et l’instauration du Royaume de Dieu avec le retour du Christ sur terre. Le titre Apocalypto, sorte de variation hispanico-tribale sur le mot « Apocalypse », synthétise deux acceptions communes : la fin du monde (précolombien) et l’avènement du Christ (l’évangélisation des indiens). Le titre à lui seul résume la thèse : l’arrivée des chrétiens a constitué le salut et non la perte des cultures pré-colombiennes.

Rappelons en quoi a consisté ce « salut ». En 1552 dans la Très Brève Relation de la Destruction des Indes, le dominicain Bartolomé de Las Casas accuse l’Espagne en dressant la liste des injustices – tortures, massacres, viols, utilisations de chiens et de bûchers, travaux forcés -, infligées aux indigènes pour les assujettir. Les conquistadors se rendirent compte cependant qu’il n’était pas souhaitable de massacrer ces populations au-delà de ces crimes de guerre jugés nécessaires à leur soumission. Les indiens représentaient, en effet, une main d’œuvre précieuse pour la mise en valeur des terres confisquées et, dans une perspective chrétienne des âmes à convertir (une fois qu’il fût jugé qu’ils étaient des hommes, lors de la Controverse de Valladolid). Les conquistadors s’orientèrent donc vers une méthode moins barbare en apparence, et moins coupable au regard de Dieu : l’élimination culturelle, spirituelle et linguistique des peuples indigènes et leur assimilation forcée à la société coloniale.

L’ensemble de ces pratiques a été conceptualisé en 1970 sous le terme d’ « ethnocide ». Voici la définition qu’en donne Pierre Clastres dans son article de l’Encyclopaedia Universalis (2002) :

Le génocide assassine les peuples dans leur corps, l’ethnocide les tue dans leur esprit. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit bien toujours de la mort, mais d’une mort différente: la suppression physique et immédiate, ce n’est pas l’oppression culturelle aux effets longtemps différés, selon la capacité de résistance de la minorité opprimée. Il n’est pas ici question de choisir entre deux maux le moindre: la réponse est trop évidente, mieux vaut moins de barbarie que plus de barbarie.

L’esclavage des indiens fut pratiqué en dépit des recommandations officielles de Madrid et de Rome : en effet deux bulles successives du pape Paul III proclamèrent en 1537 leur droit à la liberté et à la propriété. Si les couronnes n’encouragèrent pas ces pratiques, elles fermèrent du moins les yeux sur les agissements de leurs émissaires.

Pourquoi le film de Mel Gibson a été si vivement critiqué par les groupes de défense des indiens ainsi que par les universitaires, et ceci tant au Mexique qu’aux Etats-Unis ? Parce que ces populations indigènes sont toujours en vie et qu’elles continuent à souffrir de terribles préjudices. Parce que les stéréotypes, repris par Apocalypto, de l’indien sauvage et primaire, ont été utilisés entre autres par le gouvernement du Guatemala pour justifier les actes de génocide perpétrés contre les des Mayas lors du conflit armé de 1960-1996. Durant cette période, l’armée guatémaltèque a détruit 626 villages, tué plus de 200 000 personnes, déplacé 1,5 millions d’individus. Plus de 150 000 d’entre eux ont été contraints de trouver refuge au Mexique. Dans ce dernier pays, de nombreux mayas ont renoncé à parler leur langue dans les lieux publics pour ne pas avoir à affronter regards méprisants et insultes racistes. Ils sont victimes d’une discrimination à tous les niveaux. Il suffit de se rendre dans n’importe quelle ville du Mexique pour observer que tous les mendiants que l’on rencontre sont des indiens.

Pour toutes ces raisons « Apocalypto » m’a mise en colère. Parce qu’ici la fiction est au service d’une idéologie malsaine et que le film défend une thèse inadmissible. Etant donnée la responsabilité des Etats-Unis (avérée par le rapport « Guatemala, Memory of Silence » financé par l’ONU) dans le soutien apporté au gynocide maya au Guatemala, on aurait attendu venant d’un citoyen de ce pays davantage de délicatesse. Mais que pèse le « devoir de mémoire » face aux exigences de l’ »entertainment »?

En ce qui concerne ce cher internaute qui arguait du film pour dédouaner l’église catholique de toute responsabilité, je me dis qu’on ne peut pas empêcher les imbéciles de se satisfaire d’explications simples à des phénomènes complexes, surtout lorsque leurs croyances religieuses sont en jeu.

Pour en revenir aux propos de Benoît XVI, si, comme il l’affirmait, « le Christ était le Sauveur qu’ils désiraient silencieusement », pourquoi les indigènes du Yucatan auraient-ils rejeté l’espagnol Francisco de Montejo deux fois avant qu’il occupe une partie de la péninsule en 1527 ? Pourquoi auraient-ils continué à livrer bataille contre la domination culturelle et politique européenne jusqu’à la fin de la guerre Guerre de Castes au début du XXe siècle ? Pourquoi même aujourd’hui des organisations militantes de l’état Quintana Roo continuent à pratiquer des rituels antiques et à résister à l’hégémonie politique et culturelle occidentale, notamment au calendrier grégorien ? Seraient-ils assez fous pour se rebeller contre des bienfaiteurs ?

Pour clore le sujet, j’ai découvert en visitant des pages web que Rudy Youngblood, le héros d’Apocalypto, dont j’ai du reste apprécié le jeu, était accusé de se faire passer à tort pour un « native american », mot politiquement correct pour dire indien. Tiens tiens… Je ne connais pas le fin mot de l’histoire mais je sais qu’il existe des gens aux Etats-Unis qui jouent sur une ressemblance physique pour alléguer une origine comanche ou chéyenne et ainsi bénéficier d’aides que le gouvernement leur réserve en réparation.

Par ailleurs, Gerardo Taracena, qui interprète le méchant Middle Eye dans Apocalypto, joue aussi dans le joli film de Francisco Vargas Le Violon. Il se retrouve en quelque sorte de l’autre côté de la barrière puisque son rôle est celui d’un militant (zapatiste ? le film ne le dit pas explictement) qui lutte pour récupérer les terres confisquées par l’armée mexicaine au Chiapas. Etrange schizophrénie des acteurs…

 


Archive pour 27 juin, 2007

Ragoût de maya sauce hollywood

Il y a quelques semaines de cela, je tiquai sur ces propos de Benoît XVI concernant l’évangélisation des peuples indigènes d’Amérique latine (lors de son discours d’ouverture de la Ve conférence générale de la Conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes, à Aparecida, le dimanche 13 mai 2007) :

« Mais qu’a signifié l’acceptation de la foi chrétienne par les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes ? Pour eux, cela a signifié connaître et accepter le Christ, ce Dieu inconnu que leurs ancêtres, sans le réaliser, recherchaient dans leurs riches traditions religieuses. Le Christ était le Sauveur qu’ils désiraient silencieusement (…) Cela a signifié aussi recevoir, avec les eaux du baptême, la vie divine qui a fait d’eux des enfants de Dieu par adoption ; recevoir, en outre, l’Esprit Saint qui est venu féconder leurs cultures, en les purifiant et en développant les nombreux germes et semences que le Verbe incarné avait déposé en elles, en les orientant ainsi vers les chemins de l’Evangile (…) En effet, l’annonce de Jésus et de son Évangile n’a supposé, à aucun moment, une aliénation des cultures précolombiennes, et n’a pas non plus été l’imposition d’une culture étrangère. L’utopie de redonner vie aux religions précolombiennes, les séparant du Christ et de l’Église universelle, ne serait pas un progrès mais une régression »

Devant les vives critiques émanant de groupes de défense des indiens du Brésil, le Saint Père a battu en retraite, afin de désamorcer toute polémique, concédant :

«Il n’est pas possible, en effet, d’oublier les souffrances et les injustices infligées par les colonisateurs aux populations indigènes dont les droits fondamentaux ont souvent été bafoués».

C’était le moins…
Navigant sur le web en quête de réactions à ces propos papaux, je tombe sur un blog livrant la traduction du discours publiée par le journal La Croix. Plusieurs commentaires, émanant d’internautes d’obédience catholique, dénonçaient la mauvaise interprétation qui avait été faite des paroles du pape. Le mot de « désinformation » y revenait plusieurs fois pour condamner des journalistes qui, toujours prompts à critiquer l’église catholique, avaient sciemment créé la polémique. L’un des internautes avait laissé ce laconique message qui me mit immédiatement en boule : « encore de la désinformation : revoir Apolcalypto de Mel Gibson ». A l’époque, je n’avais pas vu le film mais il me semblait bien qu’il avait été vivement critiqué pour sa vision partiale de la culture maya et sa dimension dogmatique, présentant l’évangélisation de ce peuple comme un bienfait. Le message de cet internaute confirmait qu’il pouvait du moins être interprété dans ce sens. Qu’on puisse se plaindre de « désinformation » et aller puiser ses connaissances et ses arguments dans une œuvre de fiction me parut un comble. Je tâchai de le faire savoir dans un commentaire rageur qui, ô surprise, ne fut pas publié.
Néanmoins, cela me donna envie de voir Apocalypto pour comprendre en quoi il pouvait justifier le refus de repentance. Je me rendis donc à la station de métro la plus proche pour en acquérir une copie pirate à 20 pesos.

Pour ceux qui ne l’ont pas vu, je résume l’intrigue :
Le film retrace les aventures du jeune et vaillant chasseur Patte de Jaguar lorsque son village est mis à sac par une tribu hostile surgie des profondeurs de la jungle yucathèque. Ayant mis à l’abri sa femme enceinte et son petit garçon au fond d’un puits naturel, il est violemment capturé et emmené avec les autres villageois. Au terme d’un chemin durant lequel les chasseurs ennemis ne cesseront de les malmener, les prisonniers gagnent une cité où certains seront vendus sur le marché aux esclaves, d’autres offerts en sacrifice aux dieux au sommet de la pyramide. Condamné, comme ses camarades, à avoir le cœur arraché avant d’être décapité, Patte de Jaguar est opportunément sauvé par une éclipse de soleil. Il est remis aux guerriers ennemis qui ne le laissent pas s’enfuir sans qu’il ait déjoué leurs cruelles épreuves. Ce dont il s’acquitte bientôt, tuant l’un de ses ennemis, et recevant tout de même une flèche dans le ventre avant de s’enfuir à toutes jambes. Cette insolence met ses adversaires en furie, ils lui emboîtent le pas. S’ensuit une interminable course-poursuite au cours de laquelle Patte de Jaguar, blessé au ventre rappelons-le, doit affronter à la fois toutes les embûches de la jungle (jaguar, sables mouvants, chutes d’eau) et cinq hommes qui veulent sa peau. Je ne gâche pas le suspense en disant que tout se finit bien pour lui et sa petite famille, nous sommes à Hollywood, alors que les bateaux espagnols arrivent sur la plage.

Le film prétend retracer les dernières heures de la civilisation maya. Le titre, emprunté au dernier livre du Nouveau Testament, reprend l’idée que cette civilisation s’éteignit du jour au lendemain. La cause en est ici attribuée aux luttes inter-tribales qui déchirèrent ce peuple. Nous est donc présentée une civilisation sur le déclin, barbare et divisée au moment de la conquête espagnole. Mais, au fait, je croyais que la dernière cité maya avait été abandonnée dans des circonstances complexes et qui restent encore mystérieuses environ 300 ans avant la conquête… C’est ce qu’on appelle une licence de l’auteur, et après tout, il a le droit Mel Gibson de modifier un peu le cours de l’histoire, nous sommes dans le domaine de la fiction !
Certes, c’est une fiction. Le scénario suit le canevas classique du film d’aventure : un héros qui déjoue de manière spectaculaire les multiples embûches tendues par l’ennemi. En cela on pourrait suivre les exploits de Patte de Jaguar comme ceux de ses cousins hollywoodiens en faisant fi du contexte. Ce qui importe, c’est la photogénie, le spectaculaire et, à cet égard, le spectateur est servi : rebondissements, image soignée, scènes de foules saisissantes. Tenu en haleine de bout en bout, immergé dans une atmosphère violente et dangereuse, l’amateur de suspense pourra même pardonner que quelques scènes franchement ridicules fassent par moments tomber le film dans le registre de la comédie.
Qui remarquera que les visages des acteurs ne sont pas ceux de mayas ? Que beaucoup parlent la langue avec un accent qu’aurait du mal à comprendre un authentique yucathèque ? Que le film est truffé d’inexactitudes et d’éléments anachroniques ? Ce n’est pas une oeuvre ethnographique, mais une fiction, qui se donne les moyens du réalisme le plus parfait, qui s’appuie sur des recherches iconographiques, mais une fiction quand même…

Ce qui, personnellement, me dérange, et m’empêche de voir ce film comme une simple œuvre de fiction destinée à divertir, c’est cette citation liminaire de W. Durant grâce à laquelle Mel Gibson introduit l’action :
« A great civilisation is not conquered from without untill it has detroyed itself from within »

Cette citation transforme Apocalypto en film à thèse, et ce qu’il s’agit de démontrer, à première vue, c’est que la civilisation maya, par sa sauvagerie et ses guerres intestines, s’est détruite de l’intérieur. Nombre de chercheurs s’accordent effectivement à dire que les divisions internes ont été UNE des raisons de la disparition de cette civilisation. Mais à mon avis, la thèse de Gibson va plus loin. L’anachronisme de départ n’est pas fortuit. Le fait d’avoir déplacé la chute de l’empire maya à l’aube de la conquête espagnole est à lire comme une parabole pour montrer que les Espagnols sont arrivés dans un pays divisé, en partie détruit et dont la civilisation était en miettes. Dès lors, on peut relire le film comme le long développement de cette thèse. Que nous dit Mel Gibson de cette « grande civilisation » ? Qu’elle n’a pas grand chose de « civilisé » justement, car rien de ce qui a fait la grandeur de l’ère maya n’est montré, si ce n’est une discrète allusion à leurs connaissances en astronomie : au moment de l’éclipse de soleil, on voit les dignitaires religieux échanger un regard de complicité qui laisse entendre qu’ils l’avaient prévue, alors que le peuple ignorant se recroqueville de terreur au bas de la pyramide. Cette scène laisse entendre que seules les élites possédaient la science astronomique et qu’elles l’utilisaient pour pouvoir mieux contrôler et assujettir la plèbe. Mel Gibson nous dit ensuite que les Mayas pratiquaient les sacrifices humains, ce qui est vrai. Les Mayas pensaient qu’il leur fallait verser le sang humain pour nourrir le dieu soleil. Le film montre le cas d’un sacrifice d’ennemis de guerre. Ce type de sacrifice avait, outre une valeur religieuse, une fonction politique puisqu’il engageait la collaboration des autorités civiles, religieuses et militaires. Pour rappel, les sacrifices humains ont été pratiqués dans de très nombreuses civilisations primitives, dont celle de nos ancêtres les Gaulois. A en croire le film, on sacrifiait à tour de bras chez les Mayas, ce qui n’est pas exact puisqu’ils pratiquaient bien moins ce type de sacrifices que leurs cousins les Aztèques, ce qui confirme que Gibson met toutes les civilisations pré-colombiennes dans le même panier pourvu que cela serve son propos. L’occasion se présentait de filmer une extraction de cœur, il ne pouvait pas la rater. Et de nous la servir deux fois. Ce geste, pratiqué dans le cadre du culte, est mis exactement sur le même plan que les exactions sanguinaires perpétuées par les guerriers. Englobé dans une succession de scènes sanglantes, il perd toute signification rituelle, et est ramené à une dimension vulgaire et barbare. Il ne s’agit pas de dire que les Mayas étaient des êtres doux et pacifiques, leurs guerres comme les nôtres devaient comprendre leur lot de sauvagerie. Mais ce que le film nous montre, ce sont des êtres qui, à chaque moment de leur vie quotidienne, versent dans cette sauvagerie. L’accent est mis, avec une complaisance thématique et picturale, sur la dimension sanguinaire de ce peuple : le chasseur qui mange des testicules du cochon sauvage fraîchement chassé, le chef guerrier qui incise avec son couteau crasseux le visage de son compagnon pour le soulager d’un cocard, le gros plan sur le bras du chasseur qui se coupe les veines après avoir été piqué par un serpent etc. Gibson filme avec délectation ces scènes ornementales, qui n’ont d’autre intérêt que d’intensifier le dégoût du spectateur. A cela, ajoutons le sadisme sans cesse appuyé des chasseurs non seulement entre tribus hostiles, mais au sein de la même tribu, le marché aux esclaves, dont rien n’atteste l’exactitude historique, mais qui sert à démontrer que les mayas entre eux ne faisaient pas mieux que ce que les espagnols leur firent subir par la suite.

Finalement, ce que nous dit Gibson de cette « grande civilisation », c’est que rien ne pouvait en être sauvé. Il est d’ailleurs significatif que le seul moment de calme dans cette débauche de violence et de sang, le seul moment où les ennemis, saisis de surprise, cessent de s’affronter soit l’arrivée des Espagnols. Tout concourt à créer une impression de paix à ce moment-là : la caméra ralentit, le son est atténué, une barque s’avance lentement avec à son bord des hommes portant la croix. La démonstration touche à sa fin : ce que les Espagnols apportent, avec la parole du Christ, c’est la paix, enfin.

L’Apocalypse, qui constitue le dernier livre du Nouveau Testament, s’ouvre sur ces mots : « révélation de Jésus-Christ ». Il s’agit en effet d’une « révélation » sur la fin du monde et l’instauration du Royaume de Dieu avec le retour du Christ sur terre. Le titre Apocalypto, sorte de variation hispanico-tribale sur le mot « Apocalypse », synthétise deux acceptions communes : la fin du monde (précolombien) et l’avènement du Christ (l’évangélisation des indiens). Le titre à lui seul résume la thèse : l’arrivée des chrétiens a constitué le salut et non la perte des cultures pré-colombiennes.

Rappelons en quoi a consisté ce « salut ». En 1552 dans la Très Brève Relation de la Destruction des Indes, le dominicain Bartolomé de Las Casas accuse l’Espagne en dressant la liste des injustices – tortures, massacres, viols, utilisations de chiens et de bûchers, travaux forcés -, infligées aux indigènes pour les assujettir. Les conquistadors se rendirent compte cependant qu’il n’était pas souhaitable de massacrer ces populations au-delà de ces crimes de guerre jugés nécessaires à leur soumission. Les indiens représentaient, en effet, une main d’œuvre précieuse pour la mise en valeur des terres confisquées et, dans une perspective chrétienne des âmes à convertir (une fois qu’il fût jugé qu’ils étaient des hommes, lors de la Controverse de Valladolid). Les conquistadors s’orientèrent donc vers une méthode moins barbare en apparence, et moins coupable au regard de Dieu : l’élimination culturelle, spirituelle et linguistique des peuples indigènes et leur assimilation forcée à la société coloniale.

L’ensemble de ces pratiques a été conceptualisé en 1970 sous le terme d’ « ethnocide ». Voici la définition qu’en donne Pierre Clastres dans son article de l’Encyclopaedia Universalis (2002) :

Le génocide assassine les peuples dans leur corps, l’ethnocide les tue dans leur esprit. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit bien toujours de la mort, mais d’une mort différente: la suppression physique et immédiate, ce n’est pas l’oppression culturelle aux effets longtemps différés, selon la capacité de résistance de la minorité opprimée. Il n’est pas ici question de choisir entre deux maux le moindre: la réponse est trop évidente, mieux vaut moins de barbarie que plus de barbarie.

L’esclavage des indiens fut pratiqué en dépit des recommandations officielles de Madrid et de Rome : en effet deux bulles successives du pape Paul III proclamèrent en 1537 leur droit à la liberté et à la propriété. Si les couronnes n’encouragèrent pas ces pratiques, elles fermèrent du moins les yeux sur les agissements de leurs émissaires.

Pourquoi le film de Mel Gibson a été si vivement critiqué par les groupes de défense des indiens ainsi que par les universitaires, et ceci tant au Mexique qu’aux Etats-Unis ? Parce que ces populations indigènes sont toujours en vie et qu’elles continuent à souffrir de terribles préjudices. Parce que les stéréotypes, repris par Apocalypto, de l’indien sauvage et primaire, ont été utilisés entre autres par le gouvernement du Guatemala pour justifier les actes de génocide perpétrés contre les des Mayas lors du conflit armé de 1960-1996. Durant cette période, l’armée guatémaltèque a détruit 626 villages, tué plus de 200 000 personnes, déplacé 1,5 millions d’individus. Plus de 150 000 d’entre eux ont été contraints de trouver refuge au Mexique. Dans ce dernier pays, de nombreux mayas ont renoncé à parler leur langue dans les lieux publics pour ne pas avoir à affronter regards méprisants et insultes racistes. Ils sont victimes d’une discrimination à tous les niveaux. Il suffit de se rendre dans n’importe quelle ville du Mexique pour observer que tous les mendiants que l’on rencontre sont des indiens.

Pour toutes ces raisons « Apocalypto » m’a mise en colère. Parce qu’ici la fiction est au service d’une idéologie malsaine et que le film défend une thèse inadmissible. Etant donnée la responsabilité des Etats-Unis (avérée par le rapport « Guatemala, Memory of Silence » financé par l’ONU) dans le soutien apporté au gynocide maya au Guatemala, on aurait attendu venant d’un citoyen de ce pays davantage de délicatesse. Mais que pèse le « devoir de mémoire » face aux exigences de l’ »entertainment »?

En ce qui concerne ce cher internaute qui arguait du film pour dédouaner l’église catholique de toute responsabilité, je me dis qu’on ne peut pas empêcher les imbéciles de se satisfaire d’explications simples à des phénomènes complexes, surtout lorsque leurs croyances religieuses sont en jeu.

Pour en revenir aux propos de Benoît XVI, si, comme il l’affirmait, « le Christ était le Sauveur qu’ils désiraient silencieusement », pourquoi les indigènes du Yucatan auraient-ils rejeté l’espagnol Francisco de Montejo deux fois avant qu’il occupe une partie de la péninsule en 1527 ? Pourquoi auraient-ils continué à livrer bataille contre la domination culturelle et politique européenne jusqu’à la fin de la guerre Guerre de Castes au début du XXe siècle ? Pourquoi même aujourd’hui des organisations militantes de l’état Quintana Roo continuent à pratiquer des rituels antiques et à résister à l’hégémonie politique et culturelle occidentale, notamment au calendrier grégorien ? Seraient-ils assez fous pour se rebeller contre des bienfaiteurs ?

Pour clore le sujet, j’ai découvert en visitant des pages web que Rudy Youngblood, le héros d’Apocalypto, dont j’ai du reste apprécié le jeu, était accusé de se faire passer à tort pour un « native american », mot politiquement correct pour dire indien. Tiens tiens… Je ne connais pas le fin mot de l’histoire mais je sais qu’il existe des gens aux Etats-Unis qui jouent sur une ressemblance physique pour alléguer une origine comanche ou chéyenne et ainsi bénéficier d’aides que le gouvernement leur réserve en réparation.

Par ailleurs, Gerardo Taracena, qui interprète le méchant Middle Eye dans Apocalypto, joue aussi dans le joli film de Francisco Vargas Le Violon. Il se retrouve en quelque sorte de l’autre côté de la barrière puisque son rôle est celui d’un militant (zapatiste ? le film ne le dit pas explictement) qui lutte pour récupérer les terres confisquées par l’armée mexicaine au Chiapas. Etrange schizophrénie des acteurs…

 

MaliMélo |
séjour à Jérusalem |
! Viaje conmigo ! |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Galopade
| Projet Serasera'0'Mada Agnès
| vive les voyages