Chroniques de la Condesa II – Parque Mexico, paradis du chien

Depuis que je vis dans ce quartier, et que je fréquente les allées du parc México, je peux dire que je connais chiens de toutes sortes (pardon Apollinaire). Jamais je n’avais vu autant d’espèces différentes réunies dans un même lieu. Chaque jour, je découvre des variantes insoupçonnées de museaux et de pelages et me surprends souvent à penser « Tiens, ça peut aussi ressembler à ça un chien ». Dans un coin du parc, vers midi, on rencontre une équipe de dresseurs accompagné de leur petite meute.

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Le tout petit y côtoie le très gros. En rang d’oignon, papattes sagement allongées devant eux, ils attendent qu’un dresseur viennent les chercher pour leur faire répéter leurs gammes de « donne-la-patte » et autres « assis-couché ».

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J’observe leurs progrès. Certains sont gauches, à l’instar de ce roquet frippé qui s’affaisse sur son petit boudin de queue quand il entend le mot « sentado ».

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D’autres déroulent la patte, il faut l’admettre, avec une certaine élégance. Truffe à l’affût, ils se reniflent et batifolent pendant les rares pauses qui leur sont octroyées.

Je n’ai jamais tellement aimé les chiens. A vrai dire, j’en ai un peu peur. Je ne sais pas pourquoi. J’ai beau rechercher un incident traumatisant dans ma petite enfance… Il y a bien ce jour où, montée sur patins à roulettes, j’ai été attaquée par le Yorkshire de ma voisine qui les avait en horreur. La bête n’a pu porter très haut ses attaques, étant donné que j’étais surélevée, mais elle est tout de même parvenue à me planter ses petits crocs méchants dans le mollet. Un jour, quelqu’un m’a dit que les chiens deviennent féroces lorsqu’ils sentent qu’on les craint. J’adopte donc, quand j’en croise un plus imposant que les autres, une attitude faussement détendue. Le problème est que je me dis au même moment que la bête, si elle a deux sous d’instinct, ne peut pas être dupe de mon petit manège. Me voici donc à essayer de briser le cercle infernal de ma peur mal dissimulée induisant la peur du chien induisant sa morsure… Je dois avouer que je fais face à tous ces spécimens canins en liberté avec une certaine bravoure : j’ignore le dogue haut comme un poney, fais risette au petit péquinois, évite tout de même le pitt-bull. Je me démasque cependant lorsque, tapotant prudemment la tête du gros bourgogne roux d’un monsieur avec qui j’ai sympathisé, je sursaute au moindre éternuement de l’animal.

On prétend qu’il existe souvent une ressemblance physique entre le chien et son maître. Il m’est arrivé de constater une frisure similaire entre un caniche et sa maîtresse permanentée, mais je ne pourrais pas me prononcer définitivement sur cette question. Un propriétaire de shar-pei, fort heureusement pour lui, n’a pas nécessairement le visage plissé de toute part. En revanche, on peut affirmer que l’élection de certaines races est lourde de sens. Pourquoi les grands-mères affectionnent-elles en général les petits gabarits ? N’est-ce pas pour pouvoir les porter dans leurs bras, les vêtir de petits imperméables ou de moumoutes anti-froid, bref, les infantiliser et combler ainsi un vide maternel? Avez-vous déjà croisé l’un de ces chiens absolument dépourvu de poil qui semble grelotter sur ses frêles pattes ? Le grand plaisir de tout maître réside, me semble-t-il, dans le fait de farfouiller le poil de son chien et de lui tapoter le bidon. Que peut-on trouver à ces animaux nus et rachitiques ? Mon hypothèse est que, par le biais d’un tel chien, le maître manifeste qu’il sait s’affranchir des canons de beauté du commun des propriétaires de toutous, et peut-être affirmer qu’il possède une personnalité d’exception… Lorsque je croise un pitt-pull, je déchiffre le message subliminal que m’envoie son maître : « si je veux, je peux faire de toi de la chair à pâtée », même si la plupart des propriétaires de pitt-bulls prétendent hypocritement avoir choisi leur chien en fonction de sa personnalité intéressante et de son caractère avenant. Le chien est également un bon indicateur du niveau social du maître. Celui-ci peut être évalué non seulement en fonction de la race mais aussi de sa taille du chien. On peut en effet supposer qu’elle est proportionnelle à celle de l’appartement. Par conséquent, si je promène un dogue argentin voire deux dans le parc de la Condesa, c’est que je possède une confortable surface habitable dans le quartier.

Spectacle étonnant, d’ailleurs, que celui de ces propriétaires au look étudié qui ramassent dans un petit sachet les déjections de leurs protégés. Du reste, un panneau à l’entrée du parc les y invite, et les promeneurs comme moi leur sont reconnaissants de respecter l’instruction, sans quoi ils serait périlleux de flâner le nez au vent et d’observer la voûte des arbres.

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J’étais, l’autre matin, assise le long d’une petite allée reculée du Parque México, quand je vois apparaître l’homme chauve (portant néanmoins un pantalon hippie) avec son épagneul. Mise en jambe, accélération, le chien saute une petite haie et élit l’arrière d’un bosquet pour y déposer sa crotte. Pendant quelques secondes, je pénètre les pensées du maître dont je livre ici une libre traduction :
« Allez, je me l’accorde, je ne la ramasse pas celle-là, pour une fois… Personne ne peut avoir vu Roxy se glisser là-derrière. Allez, j’m’en fous je la laisse. Elle est petite en plus… Mais qu’est-ce qu’elle regarde celle-là ? La fille sur le banc, elle m’a vu, elle désapprouve, ses yeux me condamnent. »

Le maître saute à son tour la haie et en ressort, son petit sachet alourdi pendant piteusement au bout de son bras.

 


6 commentaires

  1. marie dit :

    ces histoires de crottes de chien c’est beurk!!!!!!!mais quelle plume, j’ai vu la tête du monsieur hésitant à laisser le caca canin…
    bravo!!! et longue vie au blog, vivement le prochain article.

  2. Gregoire dit :

    Diantre! Que je regrette que Sartre ait déjà écrit L’Etre et Le Néant! Soyons sérieux : son exemple imprécis du « geste maladroit ou vulgaire » que le regard de l’autre transforme en geste honteux fait bien pâle figure à côté de ton exquise anecdote de « l’homme-chauve-au-pantalon-hippie-et-à-l’épagneul »! Quel bonheur que ces chroniques en prose! Du coup, je me suis replongé dans Le Spleen de Paris, et ô bonheur, découvre, en fin de recueuil, une perle : « Les Bons Chiens ». N’étant pas certain que tu trimbales au Mexique ton petit Baudelaire illustré, je ne résiste pas à la tentation de te faire entendre ce passage :
    « Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l’instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l’histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences!
    Je chante mes chiens calamiteux, soit ceux qui errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels : « prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espère de bonheur! »"
    Je t’embrasse!

  3. fanny dit :

    Je ne ferai qu’un commentaire : Grégoire est vivant ! ; ) hihihi !
    un jour peut-être quand le traumatisme sera passé, je vous ferai part de mon étrange expérience de tentative de viol par un chien ce we… et oui beurk !

  4. Romain dit :

    voui… il est possible que ce soit moi qui ai pu te dire que les chiens « sentent » la peur, et comme les chiens ne sont pas doués de conscience pour analyser tes attitudes assurées, mais se fient plutôt à leur instinct; il est fort possible que ton petit manège soit un peu vain…
    ceci dit un chien qui n’est pas en train de défendre son territoire, ou ses petits ou n’importe quelle autre activité n’a pas de réelle raison de te sauter à la gorge.
    en ce qui concerne les déjections Nelly et moi avons fait un voyage récent à Londres et l’amende en cas de « non ramassage » à Nothing Hill est de 1000 livres soit 1500 euros. ça donne envie de flinguer son chien avant même de le sortir…

  5. Luc dit :

    Ben dis! Ton histoire de chien sucsite plus de reactions que celle des grilles de Mexico! C’est vrai qu’elle est rigolote ton histoire de clebards [desole le clavier d'ou j'ecris n'a pas les accents ni les paratheses, bref c'est le bordel orthographique] Bon, en tout cas, mine de rien, voila un traumatisme enfantin [un de plus! mais jusqu'ou iras-tu?] devoil’e et presque exorcis’e au royaume canin. Continue a nous faire vibrer Egoroff. Demain, je pars pour le Guatemala…j’approche, crocs devant!

  6. rominou dit :

    hihihi j’adore le passage
    « J?adopte donc, quand j?en croise un plus imposant que les autres, une attitude faussement détendue. Le problème est que je me dis au même moment que la bête, si elle a deux sous d?instinct, ne peut pas être dupe de mon petit manège. Me voici donc à essayer de briser le cercle infernal de ma peur mal dissimulée induisant la peur du chien induisant sa morsure? »
    c’est exactement ça! l’épisode du yorkshire des nicolazzo m’a sans doute laissé quelques séquelles…à moins que ce soit celui du dobermann des oiseaux…tu sais, après que je lui ai marché sur la patte, quand elle s’asseyait sur moi et grognait si j’avais le malheur de faire le moindre geste…snif
    bises
    ton broda

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