Chroniques de la Condesa I – Les terres de la comtesse

Voici maintenant deux mois que j’habite « la Condesa », l’une des 350 « colonias » que compte la ville de Mexico. Ici comme ailleurs, les quartiers ont leur connotation sociale et leur réputation. La Condesa est considérée comme un quartier à la mode, rassemblant artistes, minet(te)s snobinard(e)s et nombre d’étrangers. On me fait parfois sentir qu’habiter La Condesa c’est manquer cruellement d’originalité, c’est vouloir appartenir au club mondial des gens branchés habitant des quartiers branchés, transposables d’une ville à l’autre : Nolita à New-York, les Abbesses à Paris…

Il va de soi qu’on ne s´établit pas dans ces quartiers par simple snobisme, mais bien parce qu’il fait bon y vivre. Dans un pays où le climat permet d’être presque toujours dehors, il est agréable de pouvoir sortir de chez soi et se promener dans de petites rues (chose rare dans l’enfer automobile), faire ses courses à pied, croiser au bas de son immeuble les employés des boutiques discutant dans des fauteuils qu’ils ont installé sur le trottoir, façon salon de conversation. A Paris, New-York ou Londres, ce petit luxe vaudrait cher, ici il est abordable.

A Mexico, les appartements sont tous très grands. Mes 70m2 (qui me paraissent immenses) représentent ici une petite surface. Le studio est quasi inexistant car les étudiants ne quittent pas le foyer parental avant d’avoir fini leurs études, et il est rare ensuite qu’ils s’installent seuls. Les deux-pièces sont également rarissimes. Tous les appartements ont l’air d’avoir été conçus pour accueillir des familles nombreuses : ils comptent entre deux et quatre chambres, et des pièces communes à la hauteur de la situation. Une aubaine pour les aspirants à la colocation…

On trouve aussi à la Condesa des tas de lieux culturels : centres de lecture, cinés-clubs, ainsi que des librairies où de gros fauteuils invitent à lire les livres en rayons. Chaque colonia possède sa maison de la culture où l’on peut faire toutes sorte d’activités pour une cotisation dérisoire. Pour l’instant, je suis les cours de modern’jazz mais je compte bien m’attaquer aux danses régionales un de ces jours. En dehors de ces endroits, faire du sport coûte une petite fortune.

On pourrait ne jamais sortir du microcosme de la Condesa. Ce serait ignorer les autres facettes, bien différentes, de la ville de Mexico. Pour être sortie du quartier, je me rends compte que cet endroit est une bulle. Il le fut dès son origine.

Genèse
La colonie, formée en 1902, prit pour nom le titre de la comtesse (« condesa ») de Miravalle, troisième propriétaire de la hacienda qui englobait depuis le XVI e siècle les terrains de la colonie actuelle. Durant la révolution, le pays connut un exode massif vers la capitale qui s’enrichit de quelques 200 milles habitants. Par la suite, la pacification entraîna une croissance économique et l’émergence de classes moyennes et aisées. C’est à leur intention que les promoteurs immobiliers conçurent ce quartier comme une sorte d’éden planté de palmiers, de jaracandas et de bougainvillées. 40% de la surface de la colonie fut réservé aux zones de verdure distibuées entre les deux parcs, les places et les terre-pleins. Aujourd’hui encore, la nature est omniprésente et me fait presque oublier que j’habite l’une des villes les plus polluées au monde : toutes les rues sont bordées d’arbres et ciment des trottoirs craque sous la poussée des racines. La richesse naturelle du Mexique se trouve reproduite en miniature dans les trois petites places nommées d’après les trois plus grands volcans du pays : Citlaltépetl, Popocatepetl, Ixtlacíhuatl. Un jet d’eau y remplace la coulée de lave.

La colonie fut construite sur le dessin d’un ancien hippodrome dont les deux rues entourant le Parque Mexico rappellent le souvenir. Cette forme ovale devait à la fois faire barrière à la poussière et offrir en son sein de nombreuses commodités, évitant ainsi à ses habitants de se déplacer. Construit dans un contexte de croissance économique, le quartier porte dans son architecture la trace de l’Art Déco. Contemporain de la révolution industrielle, ce style, glorifiant le progrès et la modernité, est souvent considéré comme bourgeois, puisque qu’il n’a d’autre visée que décorative. S’y mêlent les premières constructions, de style néo-colonial, et un mélange des deux.

Le Parque Mexico, coeur de la Condesa, fut également conçu dans l’esprit Art Déco Il revendique des idéaux modernes, le culte de la technologie mais aussi, il me semble, celui de la nature. Son architecte, Leonardo Noriega, y a reproduit la naissance d’une rivière courant entre des roches, sous de petits ponts pour aller nourrir des bassins peuplés de canards. Le long des allées, des bancs simulent des cabanes de bois.

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Un théâtre en plein air, de style Art Déco lui aussi, est accolé au parc.

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Aujourd’hui le théâtre accueille quotidiennement des jeux de foot ou de squate-board. Le week-end s’y tiennent différentes manifestations: cercles de tango, foires au livre, marchés, réunions de bouddhistes etc.

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A l’entrée, on voit la statue d’une déesse maternelle donnant naissance à deux fleuves.

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La cosmopolite

La Condesa connut plusieurs vagues d’immigration. Dans les années 1920, 9000 juifs ashkénazes et 6000 séfarates furent invités par le président Alvaro Obregon à s’établir au Mexique. D’abord installés dans le centre historique, où ils exercaient pour la majorité des fonctions de vendeurs ambulants, ils s’installèrent à la Condesa une fois gagnée une meilleure situation économique. Des synagogues, des collèges et des boutiques kasher ouvrirent leur portes dans le quartier. Dans les années 40, une grande partie de cette communauté se déplaça dans les colonies bourgeoises Polanco et Herradura. La synagogue de ma rue continue cependant à accueillir des fidèles.

La deuxième vague, moins importante, fut d’origine espagnole pendant la Guerre Civile.

La troisième fut constituée d’intellectuels latinoaméricains en exil dans les années 1970 et 80.

Aux dires de certains, le caractère bohème du quartier est une conséquence du tremblement de terre de 1985 qui fut particulièrement meurtrier (30 000 victimes). Après cette date, des familles entières délaissèrent la Condesa pour des quartiers plus sûrs, provoquant la chute des prix immobiliers, et permettant ainsi à de nombreux intellectuels et artsites d’y emménager dans les années suivantes.

Visiblement, nous habitions une zone de forte activité sismique. Il y a quelques semaines, Mexico a connu à nouveau un tremblement de terre, minime cette fois, et les quartiers Condesa et Roma ont enregistré les secousses les plus importantes. Des amis habitant le quartier m’ont raconté s’être retrouvés dans la rue en pyjama avec des voisins, qui avaient connu le tremblement de 1985, en larmes. Pour ma part, je dormais d’un sommeil de plomb et je n’ai absolument rien senti.

J’ajouterais, sans pour autant avoir de chiffres à l’appui, une dernière vague : celle des français. Il y a environ 15000 français à Mexico, les expatriés travaillant dans les grandes entreprises habitent plutôt le quartier chic de Polanco mais la jeunesse est à coup sûr établie en grande majorité dans la Condesa. Cela se vérifie aussi bien à la terrasse des cafés que dans les quelques fêtes de français dans lesquelles j’ai mis les pieds : je ne suis pas la seule, loin s’en faut…

Pour finir, quelques artistes célèbres ayant résidé dans le coin:

Agustín Lara dont on raconte qu’il a écrit Farolito sur un banc de la rue Amsterdam, Pablo Moncayo, Dolores del Río, Mario Moreno Cantinflas, Juan Soriano, Arturo Ripstein, Octavio Paz et Elena Garro, Salvador Elizondo, Paco Ignacio Taibo I, Enrique Krauze.

 

 

 

 


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