Ragoût de maya sauce hollywood

Il y a quelques semaines de cela, je tiquai sur ces propos de Benoît XVI concernant l’évangélisation des peuples indigènes d’Amérique latine (lors de son discours d’ouverture de la Ve conférence générale de la Conférence des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes, à Aparecida, le dimanche 13 mai 2007) :

« Mais qu’a signifié l’acceptation de la foi chrétienne par les peuples d’Amérique latine et des Caraïbes ? Pour eux, cela a signifié connaître et accepter le Christ, ce Dieu inconnu que leurs ancêtres, sans le réaliser, recherchaient dans leurs riches traditions religieuses. Le Christ était le Sauveur qu’ils désiraient silencieusement (…) Cela a signifié aussi recevoir, avec les eaux du baptême, la vie divine qui a fait d’eux des enfants de Dieu par adoption ; recevoir, en outre, l’Esprit Saint qui est venu féconder leurs cultures, en les purifiant et en développant les nombreux germes et semences que le Verbe incarné avait déposé en elles, en les orientant ainsi vers les chemins de l’Evangile (…) En effet, l’annonce de Jésus et de son Évangile n’a supposé, à aucun moment, une aliénation des cultures précolombiennes, et n’a pas non plus été l’imposition d’une culture étrangère. L’utopie de redonner vie aux religions précolombiennes, les séparant du Christ et de l’Église universelle, ne serait pas un progrès mais une régression »

Devant les vives critiques émanant de groupes de défense des indiens du Brésil, le Saint Père a battu en retraite, afin de désamorcer toute polémique, concédant :

«Il n’est pas possible, en effet, d’oublier les souffrances et les injustices infligées par les colonisateurs aux populations indigènes dont les droits fondamentaux ont souvent été bafoués».

C’était le moins…
Navigant sur le web en quête de réactions à ces propos papaux, je tombe sur un blog livrant la traduction du discours publiée par le journal La Croix. Plusieurs commentaires, émanant d’internautes d’obédience catholique, dénonçaient la mauvaise interprétation qui avait été faite des paroles du pape. Le mot de « désinformation » y revenait plusieurs fois pour condamner des journalistes qui, toujours prompts à critiquer l’église catholique, avaient sciemment créé la polémique. L’un des internautes avait laissé ce laconique message qui me mit immédiatement en boule : « encore de la désinformation : revoir Apolcalypto de Mel Gibson ». A l’époque, je n’avais pas vu le film mais il me semblait bien qu’il avait été vivement critiqué pour sa vision partiale de la culture maya et sa dimension dogmatique, présentant l’évangélisation de ce peuple comme un bienfait. Le message de cet internaute confirmait qu’il pouvait du moins être interprété dans ce sens. Qu’on puisse se plaindre de « désinformation » et aller puiser ses connaissances et ses arguments dans une œuvre de fiction me parut un comble. Je tâchai de le faire savoir dans un commentaire rageur qui, ô surprise, ne fut pas publié.
Néanmoins, cela me donna envie de voir Apocalypto pour comprendre en quoi il pouvait justifier le refus de repentance. Je me rendis donc à la station de métro la plus proche pour en acquérir une copie pirate à 20 pesos.

Pour ceux qui ne l’ont pas vu, je résume l’intrigue :
Le film retrace les aventures du jeune et vaillant chasseur Patte de Jaguar lorsque son village est mis à sac par une tribu hostile surgie des profondeurs de la jungle yucathèque. Ayant mis à l’abri sa femme enceinte et son petit garçon au fond d’un puits naturel, il est violemment capturé et emmené avec les autres villageois. Au terme d’un chemin durant lequel les chasseurs ennemis ne cesseront de les malmener, les prisonniers gagnent une cité où certains seront vendus sur le marché aux esclaves, d’autres offerts en sacrifice aux dieux au sommet de la pyramide. Condamné, comme ses camarades, à avoir le cœur arraché avant d’être décapité, Patte de Jaguar est opportunément sauvé par une éclipse de soleil. Il est remis aux guerriers ennemis qui ne le laissent pas s’enfuir sans qu’il ait déjoué leurs cruelles épreuves. Ce dont il s’acquitte bientôt, tuant l’un de ses ennemis, et recevant tout de même une flèche dans le ventre avant de s’enfuir à toutes jambes. Cette insolence met ses adversaires en furie, ils lui emboîtent le pas. S’ensuit une interminable course-poursuite au cours de laquelle Patte de Jaguar, blessé au ventre rappelons-le, doit affronter à la fois toutes les embûches de la jungle (jaguar, sables mouvants, chutes d’eau) et cinq hommes qui veulent sa peau. Je ne gâche pas le suspense en disant que tout se finit bien pour lui et sa petite famille, nous sommes à Hollywood, alors que les bateaux espagnols arrivent sur la plage.

Le film prétend retracer les dernières heures de la civilisation maya. Le titre, emprunté au dernier livre du Nouveau Testament, reprend l’idée que cette civilisation s’éteignit du jour au lendemain. La cause en est ici attribuée aux luttes inter-tribales qui déchirèrent ce peuple. Nous est donc présentée une civilisation sur le déclin, barbare et divisée au moment de la conquête espagnole. Mais, au fait, je croyais que la dernière cité maya avait été abandonnée dans des circonstances complexes et qui restent encore mystérieuses environ 300 ans avant la conquête… C’est ce qu’on appelle une licence de l’auteur, et après tout, il a le droit Mel Gibson de modifier un peu le cours de l’histoire, nous sommes dans le domaine de la fiction !
Certes, c’est une fiction. Le scénario suit le canevas classique du film d’aventure : un héros qui déjoue de manière spectaculaire les multiples embûches tendues par l’ennemi. En cela on pourrait suivre les exploits de Patte de Jaguar comme ceux de ses cousins hollywoodiens en faisant fi du contexte. Ce qui importe, c’est la photogénie, le spectaculaire et, à cet égard, le spectateur est servi : rebondissements, image soignée, scènes de foules saisissantes. Tenu en haleine de bout en bout, immergé dans une atmosphère violente et dangereuse, l’amateur de suspense pourra même pardonner que quelques scènes franchement ridicules fassent par moments tomber le film dans le registre de la comédie.
Qui remarquera que les visages des acteurs ne sont pas ceux de mayas ? Que beaucoup parlent la langue avec un accent qu’aurait du mal à comprendre un authentique yucathèque ? Que le film est truffé d’inexactitudes et d’éléments anachroniques ? Ce n’est pas une oeuvre ethnographique, mais une fiction, qui se donne les moyens du réalisme le plus parfait, qui s’appuie sur des recherches iconographiques, mais une fiction quand même…

Ce qui, personnellement, me dérange, et m’empêche de voir ce film comme une simple œuvre de fiction destinée à divertir, c’est cette citation liminaire de W. Durant grâce à laquelle Mel Gibson introduit l’action :
« A great civilisation is not conquered from without untill it has detroyed itself from within »

Cette citation transforme Apocalypto en film à thèse, et ce qu’il s’agit de démontrer, à première vue, c’est que la civilisation maya, par sa sauvagerie et ses guerres intestines, s’est détruite de l’intérieur. Nombre de chercheurs s’accordent effectivement à dire que les divisions internes ont été UNE des raisons de la disparition de cette civilisation. Mais à mon avis, la thèse de Gibson va plus loin. L’anachronisme de départ n’est pas fortuit. Le fait d’avoir déplacé la chute de l’empire maya à l’aube de la conquête espagnole est à lire comme une parabole pour montrer que les Espagnols sont arrivés dans un pays divisé, en partie détruit et dont la civilisation était en miettes. Dès lors, on peut relire le film comme le long développement de cette thèse. Que nous dit Mel Gibson de cette « grande civilisation » ? Qu’elle n’a pas grand chose de « civilisé » justement, car rien de ce qui a fait la grandeur de l’ère maya n’est montré, si ce n’est une discrète allusion à leurs connaissances en astronomie : au moment de l’éclipse de soleil, on voit les dignitaires religieux échanger un regard de complicité qui laisse entendre qu’ils l’avaient prévue, alors que le peuple ignorant se recroqueville de terreur au bas de la pyramide. Cette scène laisse entendre que seules les élites possédaient la science astronomique et qu’elles l’utilisaient pour pouvoir mieux contrôler et assujettir la plèbe. Mel Gibson nous dit ensuite que les Mayas pratiquaient les sacrifices humains, ce qui est vrai. Les Mayas pensaient qu’il leur fallait verser le sang humain pour nourrir le dieu soleil. Le film montre le cas d’un sacrifice d’ennemis de guerre. Ce type de sacrifice avait, outre une valeur religieuse, une fonction politique puisqu’il engageait la collaboration des autorités civiles, religieuses et militaires. Pour rappel, les sacrifices humains ont été pratiqués dans de très nombreuses civilisations primitives, dont celle de nos ancêtres les Gaulois. A en croire le film, on sacrifiait à tour de bras chez les Mayas, ce qui n’est pas exact puisqu’ils pratiquaient bien moins ce type de sacrifices que leurs cousins les Aztèques, ce qui confirme que Gibson met toutes les civilisations pré-colombiennes dans le même panier pourvu que cela serve son propos. L’occasion se présentait de filmer une extraction de cœur, il ne pouvait pas la rater. Et de nous la servir deux fois. Ce geste, pratiqué dans le cadre du culte, est mis exactement sur le même plan que les exactions sanguinaires perpétuées par les guerriers. Englobé dans une succession de scènes sanglantes, il perd toute signification rituelle, et est ramené à une dimension vulgaire et barbare. Il ne s’agit pas de dire que les Mayas étaient des êtres doux et pacifiques, leurs guerres comme les nôtres devaient comprendre leur lot de sauvagerie. Mais ce que le film nous montre, ce sont des êtres qui, à chaque moment de leur vie quotidienne, versent dans cette sauvagerie. L’accent est mis, avec une complaisance thématique et picturale, sur la dimension sanguinaire de ce peuple : le chasseur qui mange des testicules du cochon sauvage fraîchement chassé, le chef guerrier qui incise avec son couteau crasseux le visage de son compagnon pour le soulager d’un cocard, le gros plan sur le bras du chasseur qui se coupe les veines après avoir été piqué par un serpent etc. Gibson filme avec délectation ces scènes ornementales, qui n’ont d’autre intérêt que d’intensifier le dégoût du spectateur. A cela, ajoutons le sadisme sans cesse appuyé des chasseurs non seulement entre tribus hostiles, mais au sein de la même tribu, le marché aux esclaves, dont rien n’atteste l’exactitude historique, mais qui sert à démontrer que les mayas entre eux ne faisaient pas mieux que ce que les espagnols leur firent subir par la suite.

Finalement, ce que nous dit Gibson de cette « grande civilisation », c’est que rien ne pouvait en être sauvé. Il est d’ailleurs significatif que le seul moment de calme dans cette débauche de violence et de sang, le seul moment où les ennemis, saisis de surprise, cessent de s’affronter soit l’arrivée des Espagnols. Tout concourt à créer une impression de paix à ce moment-là : la caméra ralentit, le son est atténué, une barque s’avance lentement avec à son bord des hommes portant la croix. La démonstration touche à sa fin : ce que les Espagnols apportent, avec la parole du Christ, c’est la paix, enfin.

L’Apocalypse, qui constitue le dernier livre du Nouveau Testament, s’ouvre sur ces mots : « révélation de Jésus-Christ ». Il s’agit en effet d’une « révélation » sur la fin du monde et l’instauration du Royaume de Dieu avec le retour du Christ sur terre. Le titre Apocalypto, sorte de variation hispanico-tribale sur le mot « Apocalypse », synthétise deux acceptions communes : la fin du monde (précolombien) et l’avènement du Christ (l’évangélisation des indiens). Le titre à lui seul résume la thèse : l’arrivée des chrétiens a constitué le salut et non la perte des cultures pré-colombiennes.

Rappelons en quoi a consisté ce « salut ». En 1552 dans la Très Brève Relation de la Destruction des Indes, le dominicain Bartolomé de Las Casas accuse l’Espagne en dressant la liste des injustices – tortures, massacres, viols, utilisations de chiens et de bûchers, travaux forcés -, infligées aux indigènes pour les assujettir. Les conquistadors se rendirent compte cependant qu’il n’était pas souhaitable de massacrer ces populations au-delà de ces crimes de guerre jugés nécessaires à leur soumission. Les indiens représentaient, en effet, une main d’œuvre précieuse pour la mise en valeur des terres confisquées et, dans une perspective chrétienne des âmes à convertir (une fois qu’il fût jugé qu’ils étaient des hommes, lors de la Controverse de Valladolid). Les conquistadors s’orientèrent donc vers une méthode moins barbare en apparence, et moins coupable au regard de Dieu : l’élimination culturelle, spirituelle et linguistique des peuples indigènes et leur assimilation forcée à la société coloniale.

L’ensemble de ces pratiques a été conceptualisé en 1970 sous le terme d’ « ethnocide ». Voici la définition qu’en donne Pierre Clastres dans son article de l’Encyclopaedia Universalis (2002) :

Le génocide assassine les peuples dans leur corps, l’ethnocide les tue dans leur esprit. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit bien toujours de la mort, mais d’une mort différente: la suppression physique et immédiate, ce n’est pas l’oppression culturelle aux effets longtemps différés, selon la capacité de résistance de la minorité opprimée. Il n’est pas ici question de choisir entre deux maux le moindre: la réponse est trop évidente, mieux vaut moins de barbarie que plus de barbarie.

L’esclavage des indiens fut pratiqué en dépit des recommandations officielles de Madrid et de Rome : en effet deux bulles successives du pape Paul III proclamèrent en 1537 leur droit à la liberté et à la propriété. Si les couronnes n’encouragèrent pas ces pratiques, elles fermèrent du moins les yeux sur les agissements de leurs émissaires.

Pourquoi le film de Mel Gibson a été si vivement critiqué par les groupes de défense des indiens ainsi que par les universitaires, et ceci tant au Mexique qu’aux Etats-Unis ? Parce que ces populations indigènes sont toujours en vie et qu’elles continuent à souffrir de terribles préjudices. Parce que les stéréotypes, repris par Apocalypto, de l’indien sauvage et primaire, ont été utilisés entre autres par le gouvernement du Guatemala pour justifier les actes de génocide perpétrés contre les des Mayas lors du conflit armé de 1960-1996. Durant cette période, l’armée guatémaltèque a détruit 626 villages, tué plus de 200 000 personnes, déplacé 1,5 millions d’individus. Plus de 150 000 d’entre eux ont été contraints de trouver refuge au Mexique. Dans ce dernier pays, de nombreux mayas ont renoncé à parler leur langue dans les lieux publics pour ne pas avoir à affronter regards méprisants et insultes racistes. Ils sont victimes d’une discrimination à tous les niveaux. Il suffit de se rendre dans n’importe quelle ville du Mexique pour observer que tous les mendiants que l’on rencontre sont des indiens.

Pour toutes ces raisons « Apocalypto » m’a mise en colère. Parce qu’ici la fiction est au service d’une idéologie malsaine et que le film défend une thèse inadmissible. Etant donnée la responsabilité des Etats-Unis (avérée par le rapport « Guatemala, Memory of Silence » financé par l’ONU) dans le soutien apporté au gynocide maya au Guatemala, on aurait attendu venant d’un citoyen de ce pays davantage de délicatesse. Mais que pèse le « devoir de mémoire » face aux exigences de l’ »entertainment »?

En ce qui concerne ce cher internaute qui arguait du film pour dédouaner l’église catholique de toute responsabilité, je me dis qu’on ne peut pas empêcher les imbéciles de se satisfaire d’explications simples à des phénomènes complexes, surtout lorsque leurs croyances religieuses sont en jeu.

Pour en revenir aux propos de Benoît XVI, si, comme il l’affirmait, « le Christ était le Sauveur qu’ils désiraient silencieusement », pourquoi les indigènes du Yucatan auraient-ils rejeté l’espagnol Francisco de Montejo deux fois avant qu’il occupe une partie de la péninsule en 1527 ? Pourquoi auraient-ils continué à livrer bataille contre la domination culturelle et politique européenne jusqu’à la fin de la guerre Guerre de Castes au début du XXe siècle ? Pourquoi même aujourd’hui des organisations militantes de l’état Quintana Roo continuent à pratiquer des rituels antiques et à résister à l’hégémonie politique et culturelle occidentale, notamment au calendrier grégorien ? Seraient-ils assez fous pour se rebeller contre des bienfaiteurs ?

Pour clore le sujet, j’ai découvert en visitant des pages web que Rudy Youngblood, le héros d’Apocalypto, dont j’ai du reste apprécié le jeu, était accusé de se faire passer à tort pour un « native american », mot politiquement correct pour dire indien. Tiens tiens… Je ne connais pas le fin mot de l’histoire mais je sais qu’il existe des gens aux Etats-Unis qui jouent sur une ressemblance physique pour alléguer une origine comanche ou chéyenne et ainsi bénéficier d’aides que le gouvernement leur réserve en réparation.

Par ailleurs, Gerardo Taracena, qui interprète le méchant Middle Eye dans Apocalypto, joue aussi dans le joli film de Francisco Vargas Le Violon. Il se retrouve en quelque sorte de l’autre côté de la barrière puisque son rôle est celui d’un militant (zapatiste ? le film ne le dit pas explictement) qui lutte pour récupérer les terres confisquées par l’armée mexicaine au Chiapas. Etrange schizophrénie des acteurs…

 


Archive pour juin, 2007

Chroniques de la Condesa II – Parque Mexico, paradis du chien

Depuis que je vis dans ce quartier, et que je fréquente les allées du parc México, je peux dire que je connais chiens de toutes sortes (pardon Apollinaire). Jamais je n’avais vu autant d’espèces différentes réunies dans un même lieu. Chaque jour, je découvre des variantes insoupçonnées de museaux et de pelages et me surprends souvent à penser « Tiens, ça peut aussi ressembler à ça un chien ». Dans un coin du parc, vers midi, on rencontre une équipe de dresseurs accompagné de leur petite meute.

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Le tout petit y côtoie le très gros. En rang d’oignon, papattes sagement allongées devant eux, ils attendent qu’un dresseur viennent les chercher pour leur faire répéter leurs gammes de « donne-la-patte » et autres « assis-couché ».

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J’observe leurs progrès. Certains sont gauches, à l’instar de ce roquet frippé qui s’affaisse sur son petit boudin de queue quand il entend le mot « sentado ».

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D’autres déroulent la patte, il faut l’admettre, avec une certaine élégance. Truffe à l’affût, ils se reniflent et batifolent pendant les rares pauses qui leur sont octroyées.

Je n’ai jamais tellement aimé les chiens. A vrai dire, j’en ai un peu peur. Je ne sais pas pourquoi. J’ai beau rechercher un incident traumatisant dans ma petite enfance… Il y a bien ce jour où, montée sur patins à roulettes, j’ai été attaquée par le Yorkshire de ma voisine qui les avait en horreur. La bête n’a pu porter très haut ses attaques, étant donné que j’étais surélevée, mais elle est tout de même parvenue à me planter ses petits crocs méchants dans le mollet. Un jour, quelqu’un m’a dit que les chiens deviennent féroces lorsqu’ils sentent qu’on les craint. J’adopte donc, quand j’en croise un plus imposant que les autres, une attitude faussement détendue. Le problème est que je me dis au même moment que la bête, si elle a deux sous d’instinct, ne peut pas être dupe de mon petit manège. Me voici donc à essayer de briser le cercle infernal de ma peur mal dissimulée induisant la peur du chien induisant sa morsure… Je dois avouer que je fais face à tous ces spécimens canins en liberté avec une certaine bravoure : j’ignore le dogue haut comme un poney, fais risette au petit péquinois, évite tout de même le pitt-bull. Je me démasque cependant lorsque, tapotant prudemment la tête du gros bourgogne roux d’un monsieur avec qui j’ai sympathisé, je sursaute au moindre éternuement de l’animal.

On prétend qu’il existe souvent une ressemblance physique entre le chien et son maître. Il m’est arrivé de constater une frisure similaire entre un caniche et sa maîtresse permanentée, mais je ne pourrais pas me prononcer définitivement sur cette question. Un propriétaire de shar-pei, fort heureusement pour lui, n’a pas nécessairement le visage plissé de toute part. En revanche, on peut affirmer que l’élection de certaines races est lourde de sens. Pourquoi les grands-mères affectionnent-elles en général les petits gabarits ? N’est-ce pas pour pouvoir les porter dans leurs bras, les vêtir de petits imperméables ou de moumoutes anti-froid, bref, les infantiliser et combler ainsi un vide maternel? Avez-vous déjà croisé l’un de ces chiens absolument dépourvu de poil qui semble grelotter sur ses frêles pattes ? Le grand plaisir de tout maître réside, me semble-t-il, dans le fait de farfouiller le poil de son chien et de lui tapoter le bidon. Que peut-on trouver à ces animaux nus et rachitiques ? Mon hypothèse est que, par le biais d’un tel chien, le maître manifeste qu’il sait s’affranchir des canons de beauté du commun des propriétaires de toutous, et peut-être affirmer qu’il possède une personnalité d’exception… Lorsque je croise un pitt-pull, je déchiffre le message subliminal que m’envoie son maître : « si je veux, je peux faire de toi de la chair à pâtée », même si la plupart des propriétaires de pitt-bulls prétendent hypocritement avoir choisi leur chien en fonction de sa personnalité intéressante et de son caractère avenant. Le chien est également un bon indicateur du niveau social du maître. Celui-ci peut être évalué non seulement en fonction de la race mais aussi de sa taille du chien. On peut en effet supposer qu’elle est proportionnelle à celle de l’appartement. Par conséquent, si je promène un dogue argentin voire deux dans le parc de la Condesa, c’est que je possède une confortable surface habitable dans le quartier.

Spectacle étonnant, d’ailleurs, que celui de ces propriétaires au look étudié qui ramassent dans un petit sachet les déjections de leurs protégés. Du reste, un panneau à l’entrée du parc les y invite, et les promeneurs comme moi leur sont reconnaissants de respecter l’instruction, sans quoi ils serait périlleux de flâner le nez au vent et d’observer la voûte des arbres.

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J’étais, l’autre matin, assise le long d’une petite allée reculée du Parque México, quand je vois apparaître l’homme chauve (portant néanmoins un pantalon hippie) avec son épagneul. Mise en jambe, accélération, le chien saute une petite haie et élit l’arrière d’un bosquet pour y déposer sa crotte. Pendant quelques secondes, je pénètre les pensées du maître dont je livre ici une libre traduction :
« Allez, je me l’accorde, je ne la ramasse pas celle-là, pour une fois… Personne ne peut avoir vu Roxy se glisser là-derrière. Allez, j’m’en fous je la laisse. Elle est petite en plus… Mais qu’est-ce qu’elle regarde celle-là ? La fille sur le banc, elle m’a vu, elle désapprouve, ses yeux me condamnent. »

Le maître saute à son tour la haie et en ressort, son petit sachet alourdi pendant piteusement au bout de son bras.

Chroniques de la Condesa I – Les terres de la comtesse

Voici maintenant deux mois que j’habite « la Condesa », l’une des 350 « colonias » que compte la ville de Mexico. Ici comme ailleurs, les quartiers ont leur connotation sociale et leur réputation. La Condesa est considérée comme un quartier à la mode, rassemblant artistes, minet(te)s snobinard(e)s et nombre d’étrangers. On me fait parfois sentir qu’habiter La Condesa c’est manquer cruellement d’originalité, c’est vouloir appartenir au club mondial des gens branchés habitant des quartiers branchés, transposables d’une ville à l’autre : Nolita à New-York, les Abbesses à Paris…

Il va de soi qu’on ne s´établit pas dans ces quartiers par simple snobisme, mais bien parce qu’il fait bon y vivre. Dans un pays où le climat permet d’être presque toujours dehors, il est agréable de pouvoir sortir de chez soi et se promener dans de petites rues (chose rare dans l’enfer automobile), faire ses courses à pied, croiser au bas de son immeuble les employés des boutiques discutant dans des fauteuils qu’ils ont installé sur le trottoir, façon salon de conversation. A Paris, New-York ou Londres, ce petit luxe vaudrait cher, ici il est abordable.

A Mexico, les appartements sont tous très grands. Mes 70m2 (qui me paraissent immenses) représentent ici une petite surface. Le studio est quasi inexistant car les étudiants ne quittent pas le foyer parental avant d’avoir fini leurs études, et il est rare ensuite qu’ils s’installent seuls. Les deux-pièces sont également rarissimes. Tous les appartements ont l’air d’avoir été conçus pour accueillir des familles nombreuses : ils comptent entre deux et quatre chambres, et des pièces communes à la hauteur de la situation. Une aubaine pour les aspirants à la colocation…

On trouve aussi à la Condesa des tas de lieux culturels : centres de lecture, cinés-clubs, ainsi que des librairies où de gros fauteuils invitent à lire les livres en rayons. Chaque colonia possède sa maison de la culture où l’on peut faire toutes sorte d’activités pour une cotisation dérisoire. Pour l’instant, je suis les cours de modern’jazz mais je compte bien m’attaquer aux danses régionales un de ces jours. En dehors de ces endroits, faire du sport coûte une petite fortune.

On pourrait ne jamais sortir du microcosme de la Condesa. Ce serait ignorer les autres facettes, bien différentes, de la ville de Mexico. Pour être sortie du quartier, je me rends compte que cet endroit est une bulle. Il le fut dès son origine.

Genèse
La colonie, formée en 1902, prit pour nom le titre de la comtesse (« condesa ») de Miravalle, troisième propriétaire de la hacienda qui englobait depuis le XVI e siècle les terrains de la colonie actuelle. Durant la révolution, le pays connut un exode massif vers la capitale qui s’enrichit de quelques 200 milles habitants. Par la suite, la pacification entraîna une croissance économique et l’émergence de classes moyennes et aisées. C’est à leur intention que les promoteurs immobiliers conçurent ce quartier comme une sorte d’éden planté de palmiers, de jaracandas et de bougainvillées. 40% de la surface de la colonie fut réservé aux zones de verdure distibuées entre les deux parcs, les places et les terre-pleins. Aujourd’hui encore, la nature est omniprésente et me fait presque oublier que j’habite l’une des villes les plus polluées au monde : toutes les rues sont bordées d’arbres et ciment des trottoirs craque sous la poussée des racines. La richesse naturelle du Mexique se trouve reproduite en miniature dans les trois petites places nommées d’après les trois plus grands volcans du pays : Citlaltépetl, Popocatepetl, Ixtlacíhuatl. Un jet d’eau y remplace la coulée de lave.

La colonie fut construite sur le dessin d’un ancien hippodrome dont les deux rues entourant le Parque Mexico rappellent le souvenir. Cette forme ovale devait à la fois faire barrière à la poussière et offrir en son sein de nombreuses commodités, évitant ainsi à ses habitants de se déplacer. Construit dans un contexte de croissance économique, le quartier porte dans son architecture la trace de l’Art Déco. Contemporain de la révolution industrielle, ce style, glorifiant le progrès et la modernité, est souvent considéré comme bourgeois, puisque qu’il n’a d’autre visée que décorative. S’y mêlent les premières constructions, de style néo-colonial, et un mélange des deux.

Le Parque Mexico, coeur de la Condesa, fut également conçu dans l’esprit Art Déco Il revendique des idéaux modernes, le culte de la technologie mais aussi, il me semble, celui de la nature. Son architecte, Leonardo Noriega, y a reproduit la naissance d’une rivière courant entre des roches, sous de petits ponts pour aller nourrir des bassins peuplés de canards. Le long des allées, des bancs simulent des cabanes de bois.

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Un théâtre en plein air, de style Art Déco lui aussi, est accolé au parc.

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Aujourd’hui le théâtre accueille quotidiennement des jeux de foot ou de squate-board. Le week-end s’y tiennent différentes manifestations: cercles de tango, foires au livre, marchés, réunions de bouddhistes etc.

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A l’entrée, on voit la statue d’une déesse maternelle donnant naissance à deux fleuves.

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La cosmopolite

La Condesa connut plusieurs vagues d’immigration. Dans les années 1920, 9000 juifs ashkénazes et 6000 séfarates furent invités par le président Alvaro Obregon à s’établir au Mexique. D’abord installés dans le centre historique, où ils exercaient pour la majorité des fonctions de vendeurs ambulants, ils s’installèrent à la Condesa une fois gagnée une meilleure situation économique. Des synagogues, des collèges et des boutiques kasher ouvrirent leur portes dans le quartier. Dans les années 40, une grande partie de cette communauté se déplaça dans les colonies bourgeoises Polanco et Herradura. La synagogue de ma rue continue cependant à accueillir des fidèles.

La deuxième vague, moins importante, fut d’origine espagnole pendant la Guerre Civile.

La troisième fut constituée d’intellectuels latinoaméricains en exil dans les années 1970 et 80.

Aux dires de certains, le caractère bohème du quartier est une conséquence du tremblement de terre de 1985 qui fut particulièrement meurtrier (30 000 victimes). Après cette date, des familles entières délaissèrent la Condesa pour des quartiers plus sûrs, provoquant la chute des prix immobiliers, et permettant ainsi à de nombreux intellectuels et artsites d’y emménager dans les années suivantes.

Visiblement, nous habitions une zone de forte activité sismique. Il y a quelques semaines, Mexico a connu à nouveau un tremblement de terre, minime cette fois, et les quartiers Condesa et Roma ont enregistré les secousses les plus importantes. Des amis habitant le quartier m’ont raconté s’être retrouvés dans la rue en pyjama avec des voisins, qui avaient connu le tremblement de 1985, en larmes. Pour ma part, je dormais d’un sommeil de plomb et je n’ai absolument rien senti.

J’ajouterais, sans pour autant avoir de chiffres à l’appui, une dernière vague : celle des français. Il y a environ 15000 français à Mexico, les expatriés travaillant dans les grandes entreprises habitent plutôt le quartier chic de Polanco mais la jeunesse est à coup sûr établie en grande majorité dans la Condesa. Cela se vérifie aussi bien à la terrasse des cafés que dans les quelques fêtes de français dans lesquelles j’ai mis les pieds : je ne suis pas la seule, loin s’en faut…

Pour finir, quelques artistes célèbres ayant résidé dans le coin:

Agustín Lara dont on raconte qu’il a écrit Farolito sur un banc de la rue Amsterdam, Pablo Moncayo, Dolores del Río, Mario Moreno Cantinflas, Juan Soriano, Arturo Ripstein, Octavio Paz et Elena Garro, Salvador Elizondo, Paco Ignacio Taibo I, Enrique Krauze.

 

 

 

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