Croix noire sur fond rose

Ciudad Juárez est une ville frontière, la principale entre le Mexique et les Etats-Unis. Elle n’est séparée d’El Paso Texas que par le Río Bravo que des dizaines de clandestins traversent chaque jour en quête du « rêve américain ». Ciudad Juárez est aussi, à sa manière, un « rêve mexicain » à portée de main : terre bénie pour les investisseurs états-uniens qui profitent de la main d’œuvre bon marché pour y installer leurs usines, terre de tous les vices pour « gringos » décadents venant s’approvisionner en drogue dans cette « cité sans loi » et s’offrir les services de prostituées.

Au nord de Juárez, donc, un fleuve, matérialisant la frontière depuis 1848, et qui ne porte pas le même nom suivant le côté duquel on se place : Río Grande aux Etats-Unis, Río Bravo del Norte au Mexique. Au sud de la ville viennent mourir les dunes du spectaculaire désert blanc de Salamayuca qui abrite des variétés de plantes uniques dans le pays. C’est à cet endroit qu’on a mis au jour en 1993 les huit premiers corps de femmes. Depuis, le sable n’a cessé de faire remonter des cadavres à la surface, recrachant avec eux de pauvres vestiges de vêtements féminins : chaussures, sac à main, jupe… Depuis 1993, les meurtres de femmes n’ont pas cessé, leur nombre est aujourd’hui porté à 460, celui des disparitions à plus de 600 selon les chiffres de l’organisation « Nuestras hijas de regreso a casa ».

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Ces centaines d’homicides de femmes, qualifiés par les organismes de droits de l’homme de gynécide, sont auréolés de mystère. Chercheurs et documentaristes avancent des hypothèses qui convergent en plusieurs points. Ce qui ressort, en premier lieu, de ces enquêtes est qu’il est impossible de dissocier ces assassinats du contexte socio-économique particulier de la ville de Ciudad Juárez.

Le triangle formé par les villes de Juárez (Chihuahua), El Paso (Texas) et Sun Land Park (Nouveau Mexique) forme aujourd’hui la zone métropolitaine frontalière la plus étendue du monde. Elle est aussi la principale région d’échanges commerciaux du bloc économique uni par l’accord NAFTA (North American Free Trade Agreement). Ce dernier, adopté en 1994, a favorisé l’exode massif d’usines états-uniennes sur le territoire mexicain, entre autres : Ford, Johnson & Johnson, Siemens, Chrysler.
Juárez commença à exploiter sa situation privilégiée de ville frontière au lendemain de la Révolution mexicaine (1910-1917). Afin de surmonter la crise économique, politique et sociale dans laquelle la lutte pour le pouvoir avait plongé le pays, elle se convertit en un grand centre touristique de divertissements nocturnes. Bars et salles de jeu y furent implantés pour attirer la clientèle états-unienne.
Ce n’est que plus tard, dans les années 60, que les « maquiladoras » (usines d’assemblage de matériel électro-domestique) commencèrent à fleurir à Juárez.
En 2000 cette industrie atteignit son apogée. Aujourd’hui, la ville s’enorgueillit de sa position de leader mondial dans ce domaine. A Juárez, un téléviseur est fabriqué toutes les trois secondes, un ordinateur toutes les sept, à l’issue d’un travail à la chaîne réalisé par les ouvriers sous-payés des quelques centaines d’usines d’exportation.
Sur son site internet, la ville affiche des chiffres triomphalistes. Certes, le taux de chômage de Juárez est inférieur à 1%, mais les salaires pratiqués dans les usines y sont les plus bas de l’hémisphère. Chaque année pourtant, des travailleurs affluent de toute la république, portant la population de la ville à 2 millions d’habitants, dont 40% vivent dans la pauvreté.

Dans les années 1970, les femmes furent massivement incorporées aux chaînes de production des usines alors que les hommes étaient touchés le chômage. Ce phénomène affecta le modèle familial traditionnel où l’homme pourvoit aux besoins financiers pendant que la femme s’occupe de la maison et des enfants. Cette situation induisit deux phénomènes : une consommation accrue d’alcool chez les hommes, et un chiffre record de mères célibataires chez les femmes.

Pourquoi les usines comptent-elles aujourd’hui encore plus de femmes que d’hommes ? Certains avancent que les femmes sont plus consciencieuses dans le travail, mais on peut imaginer que c’est, en réalité, parce qu’il est plus facile de les discipliner par des pressions de toutes sortes : harcèlement sexuel, tests de grossesse obligatoires, chantage au licenciement, interdiction de se syndiquer. Les « maquiladoras » sont de hauts lieux d’exploitation, les ouvriers y touchent 4 dollars par jour, mais puisqu’elles apportent à la ville devises et emplois, toute critique est étouffée dans l’œuf. A la pression économique, morale et sexuelle exercée sur les ouvrières, il faut ajouter pour comprendre le contexte dans lequel se perpétuent les assassinats, un climat général de violence, en grande partie dû à la véritable mafia de narco-trafiquants qui s’est installée au bord de la frontière.

A l’époque où les meurtres ont commencé, 60% de la cocaïne consommée aux Etats-Unis passait par Juárez. Ce trafic se poursuit, induisant des millions de dollars de bénéfices, dont profite visiblement la police locale en se laissant volontiers soudoyer par les trafiquants pour fermer les yeux sur leurs agissements. On doit à ces bandes armées, entre règlements de comptes internes au milieu et crimes arbitraires, plusieurs centaines d’assassinats par an, sans compter ceux des femmes dont on suppose également qu’ils doivent leur être, au moins en partie, imputés.

Nombre d’analyses concordent pour désigner le fonctionnement pernicieux des « maquiladoras » et la violence induite par le trafic de drogue comme ayant prédisposé aux centaines d’assassinats de Juárez. Ce n’est, du reste, pas un hasard si nombre des femmes assassinées avaient en commun de travailler dans ces usines. Les tours de travail amènent leurs ouvrières à regagner leur domicile tard dans la nuit ou à se rendre à l’usine au petit matin. Certaines femmes sont mortes pour avoir échangé leur tour avec une collègue et être rentrées seules chez elles, d’autres pour avoir voulu économiser le prix d’un billet de bus et avoir marché non accompagnées dans les rues. Voici plus de dix ans qu’a commencé la vague des assassinats de femmes et aucune mesure n’a encore été prise par les « maquiladoras » pour protéger leurs ouvrières lorsqu’elles doivent rentrer chez elles de nuit.Les assassinats touchent aussi d’autres catégories professionnelles : femmes de chambres, petites employées ou étudiantes. La plupart sont des victimes sont des femmes jeunes. Beaucoup vivent dans des conditions très précaires avec parfois des enfants à élever. Elles ont été enlevées, détenues en captivité, victimes de tortures et de violences sexuelles avant d’être assassinées. Leurs corps sans vie ont été abandonnés dans les terrains vagues aux confins de la ville ou dans les sables du désert. Dans quelques cas, ils sont retrouvés dans les jours qui suivent, mais ils mettent parfois des années à ressurgir, des mois à être identifiés. Des centaines de familles attendent toujours que soit résolue la disparition de leur fille, mais bien des cas resteront à jamais sans réponse.

Anomalies, négligences dans les enquêtes, falsification des preuves, passivité voire complaisance (complicité ?) des autorités participent à la continuation du massacre. L’avocate des droits de l’homme Maria Guadalupe Morfin Otero témoigne que ce n’est qu’en 2004, 11 ans après le début de la vague d’assassinats, que la police locale commença à mettre en oeuvre les méthodes indispensables d’investigation : délimitation et protection de la scène du crime, prélèvement, conservation et protection des indices, examen de l’ADN. Avant cela, les scènes de crimes étaient piétinées, les preuves déplacées et altérées. Pendant des années, de nombreuses pistes sont restées inexplorées. Nul ne s’est soucié par exemple d’interroger les proches ou les collègues, ni de prêter attention au fait que beaucoup de victimes appartenaient à la même usine ou à la même école. Les enquêtes bâclées se sont accompagnées, comme bien souvent, d’arrestations arbitraires. Les associations et organisations des droits de l’homme réclamaient des coupables ? On allait leur en fournir. Le premier fut Omar Latif, un ingénieur égyptien. Reconnu de plusieurs viols aux Etats-Unis, il pouvait fort bien être passé à l’étape supérieure. Sur les seules accusations de ses co-détenus, 90 assassinats lui furent attribués. Mais bien que le coupable fût derrière les barreaux, les meurtres continuèrent de plus belle. Il fut donc dit que Latif, depuis sa cellule, payaient des complices pour qu’ils continuent à tuer à sa place.
On s’en prit ensuite à quelques membres du gang des « Rebelles » puis à celui des « Toltecas ». Tous ces suspects déclarèrent s’être fait arracher des aveux sous la torture. Gustavo Gonzáles, dit « La Foca », et Javier García, alias « El Cerillo », dirent au juge chargé de l’affaire avoir été torturés pour confesser leur culpabilité dans l’assassinat de huit femmes. Ledit juge rejeta leurs accusations, malgré un rapport du service médical de la prison faisant état de multiples brûlures sur les parties génitales. En février 2002, l’avocat de « La Foca » fut assassiné par un commandant de la Police Judiciaire de l’Etat qui déclara qu’il s’était agi d’une confusion. On ne chercha pas à éclaircir les circonstances ni les causes de cette « confusion ». Un an après, « La Foca » décéda dans des circonstances suspectes. « El Cerillo » fut, quant à lui, condamné à cinquante années de prison pour les huit assassinats. Un mois plus tard, une ancienne procureure déclara devant le ministère public que les preuves contre ces deux personnes avaient été fabriquées sur ordre du procureur de la zone nord et de son subordonné. Aucune enquête ne fut menée pour faire le jour sur ces lourdes accusations.
Pour clore provisoirement cette énumération, ajoutons que huit policiers ayant été arrêtés pour leur implication dans les crimes furent également relâchés.

www.juarez.gob.mx

La visite du site internet de la ville de Juárez est édifiante. On y vante son économie florissante, la compétence de sa police, les qualités d’écoute de son maire. « La sécurité publique » est évoquée comme « un objectif prioritaire de l’administration actuelle » s’appliquant « à concevoir et intensifier des stratégies pour promouvoir la tranquillité que méritent les habitants et les chefs d’entreprises ». L’obscénité est poussée jusqu’à faire état de la reconnaissance INNOVA en matière de sécurité publique reçue en 2006 par l’état de Chihuahua pour une méthode innovante d’intelligence policière.
On y trouve aussi de précieuses informations sur les dernières audiences publiques du maire. « Pratiquement tous les thèmes qui affectent les habitants de Ciudad Juáez ont été traités et résolus rapidement par le cabinet d’Héctor Murguía : expédition des titres de propriété, installations pour pratiquer des activités sportives, constructions de salles de classe, entre autres ». L’internaute ignorant du problème qui lirait ces lignes conclurait que Juárez est une petite bourgade paisible dont les habitants ont pour seul souci de réparer le panier cassé du terrain de basket.

Il n’est fait aucune mention des assassinats : l’omerta pure et simple, la loi du silence, le mépris.

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Tout ceci est conforme à ce que les femmes de Juárez ont subi depuis le début : l’indifférence des autorités, la corruption à tous les niveaux du pouvoir, la misogynie institutionnelle… Il est très délicat de démêler les fils de cette affaire tant sont nombreux les paramètres et les formes de violences entrelacées qui entrent en ligne de compte. En marge des assassinats s’accumulent des milliers de cas de harcèlement sexuel non dénoncés, au travail ou au sein des foyers. La misogynie règne sur la sphère privée comme sur la sphère publique. La presse locale, par ses calembours de mauvais goût et son dénigrement systématique des victimes, aurait également participé à créer un climat d’impunité propice à la continuation du gynécide.Lourdes Portillo par le biais de son documentaire Señorita extraviada tourné en 2000, mais qui sort seulement en salles, signe un acte d’accusation honnête et courageux contre l’indifférence institutionnelle qui a réduit au fait divers un véritable scandale, une faillite de la justice et, avec elle, de la démocratie mexicaine. Elle analyse la progression des meurtres, la reliant au système des « maquiladoras » et au trafic de drogue. Señorita extraviada brosse des portraits de jeunes filles à peine adolescentes, obligées de travailler dans les chaînes des usines, exposées au risque des rues mal éclairées, vivant dans la peur, risquant leur vie pour quelques dizaines de pesos journaliers. Que faisaient ces jeunes filles dans la rue ? « Elles n’allaient pas précisément à la messe » répond un gouverneur du parti politique de droite PAN. Cela semble être également l’avis du sous-procureur de justice de l’état zone nord qui, dans son Rapport sur les assassinats de femmes à Ciudad Juárez Chihuahua 1993-2001, écrit : « il est important de noter que quelques-unes des victimes ont des attitudes et des conduites qui ne sont pas conformes à l’ordre moral, lorsqu’elles se rendent, avec une fréquence anormale et très tard dans la nuit, dans des lieux de divertissements qui souvent ne conviennent pas à leur âge ». Ce ne sont pas seulement « quelques-unes » des victimes mais un grand nombre d’entre elles qui a été ainsi taxé de prostitution ou de vie dissolue. Pour ces raisons, leurs enfants ont été privés de toute aide de l’état. La diffamation systématique des victimes par les autorités a conduit à minimiser l’importance de leur mort, à négliger les enquêtes, et finalement à légitimer leurs assassinats. « Toutes sont des putes », ou des femmes à la moralité douteuse, qui ne comprennent pas que les gens décents se promènent le jour et que les indécents, qui le font la nuit, s’exposent à tous les malheurs. Ces crimes, semblables entre eux, accompagnés d’actes de torture et de barbarie, conduits avec préméditation et acharnement, sont le produit d’une véritable haine des femmes qui s’étend jusqu’aux hautes sphères du pouvoir. Misogynie institutionnalisée donc, qui s’empare des valeurs spirituelles et morales pour se justifier.

Juárez est de ces lieux de la planète où le tiers-monde cohabite avec ce que le premier produit de pire. La globalisation effrenée, charriant ses rêves d’expansion économique, ses illusions de vie meilleure, n’apporte en réalité qu’une régression sociale et humaine. Ces zones frontalières sont des espaces hybrides et transitoires qu’on peut pénétrer le temps de se livrer, sans conséquence, à tout ce qu’on n’ose pas faire dans l’espace domestiqué de sa propre ville puis quitter sans se soucier de savoir ce qu’on laisse derrière soi. L’histoire de Juárez montre comment l’acculturation d’un espace peut nourrir la barbarie. Elle met aussi en lumière un système judiciaire qui méprise ceux qui n’ont pas les moyens de l’acheter, qui fait peu de cas des gens simples surtout s’ils sont du sexe féminin.

Sur les poteaux télégraphiques de Juárez, une croix noire sur fond rose est peinte chaque fois qu’une nouvelle femme est retrouvée morte, seul moyen pour les familles d’imprimer à la ville la marque de ce massacre et de susciter un devoir de mémoire. En attendant que les autorités de Juárez finissent de négliger ces centaines d’assassinats, les croix roses continuent d’apparaître sur les poteaux télégraphiques.

 

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Post-scriptum

De l’importance des mots

Le terme « femicidio » est utilisé pour qualifier les assassinats de Ciudad Juárez afin de souligner que cette série de meurtres vise les femmes en fonction seule de leur sexe. En cela, et par leur caractère répétitif et organisé, ces assassinats peuvent être assimilés à un génocide contre les femmes, ou gynécide.

 

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¡Ni una más!

Nombre d’organisations des droits de l’homme au Mexique ainsi que des associations de familles de victimes agissent pour que cesse le gynécide de Ciudad Juarez. Entre autres:

http://www.mujeresdejuarez.org/


Archive pour 22 mai, 2007

Croix noire sur fond rose

Ciudad Juárez est une ville frontière, la principale entre le Mexique et les Etats-Unis. Elle n’est séparée d’El Paso Texas que par le Río Bravo que des dizaines de clandestins traversent chaque jour en quête du « rêve américain ». Ciudad Juárez est aussi, à sa manière, un « rêve mexicain » à portée de main : terre bénie pour les investisseurs états-uniens qui profitent de la main d’œuvre bon marché pour y installer leurs usines, terre de tous les vices pour « gringos » décadents venant s’approvisionner en drogue dans cette « cité sans loi » et s’offrir les services de prostituées.

Au nord de Juárez, donc, un fleuve, matérialisant la frontière depuis 1848, et qui ne porte pas le même nom suivant le côté duquel on se place : Río Grande aux Etats-Unis, Río Bravo del Norte au Mexique. Au sud de la ville viennent mourir les dunes du spectaculaire désert blanc de Salamayuca qui abrite des variétés de plantes uniques dans le pays. C’est à cet endroit qu’on a mis au jour en 1993 les huit premiers corps de femmes. Depuis, le sable n’a cessé de faire remonter des cadavres à la surface, recrachant avec eux de pauvres vestiges de vêtements féminins : chaussures, sac à main, jupe… Depuis 1993, les meurtres de femmes n’ont pas cessé, leur nombre est aujourd’hui porté à 460, celui des disparitions à plus de 600 selon les chiffres de l’organisation « Nuestras hijas de regreso a casa ».

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Ces centaines d’homicides de femmes, qualifiés par les organismes de droits de l’homme de gynécide, sont auréolés de mystère. Chercheurs et documentaristes avancent des hypothèses qui convergent en plusieurs points. Ce qui ressort, en premier lieu, de ces enquêtes est qu’il est impossible de dissocier ces assassinats du contexte socio-économique particulier de la ville de Ciudad Juárez.

Le triangle formé par les villes de Juárez (Chihuahua), El Paso (Texas) et Sun Land Park (Nouveau Mexique) forme aujourd’hui la zone métropolitaine frontalière la plus étendue du monde. Elle est aussi la principale région d’échanges commerciaux du bloc économique uni par l’accord NAFTA (North American Free Trade Agreement). Ce dernier, adopté en 1994, a favorisé l’exode massif d’usines états-uniennes sur le territoire mexicain, entre autres : Ford, Johnson & Johnson, Siemens, Chrysler.
Juárez commença à exploiter sa situation privilégiée de ville frontière au lendemain de la Révolution mexicaine (1910-1917). Afin de surmonter la crise économique, politique et sociale dans laquelle la lutte pour le pouvoir avait plongé le pays, elle se convertit en un grand centre touristique de divertissements nocturnes. Bars et salles de jeu y furent implantés pour attirer la clientèle états-unienne.
Ce n’est que plus tard, dans les années 60, que les « maquiladoras » (usines d’assemblage de matériel électro-domestique) commencèrent à fleurir à Juárez.
En 2000 cette industrie atteignit son apogée. Aujourd’hui, la ville s’enorgueillit de sa position de leader mondial dans ce domaine. A Juárez, un téléviseur est fabriqué toutes les trois secondes, un ordinateur toutes les sept, à l’issue d’un travail à la chaîne réalisé par les ouvriers sous-payés des quelques centaines d’usines d’exportation.
Sur son site internet, la ville affiche des chiffres triomphalistes. Certes, le taux de chômage de Juárez est inférieur à 1%, mais les salaires pratiqués dans les usines y sont les plus bas de l’hémisphère. Chaque année pourtant, des travailleurs affluent de toute la république, portant la population de la ville à 2 millions d’habitants, dont 40% vivent dans la pauvreté.

Dans les années 1970, les femmes furent massivement incorporées aux chaînes de production des usines alors que les hommes étaient touchés le chômage. Ce phénomène affecta le modèle familial traditionnel où l’homme pourvoit aux besoins financiers pendant que la femme s’occupe de la maison et des enfants. Cette situation induisit deux phénomènes : une consommation accrue d’alcool chez les hommes, et un chiffre record de mères célibataires chez les femmes.

Pourquoi les usines comptent-elles aujourd’hui encore plus de femmes que d’hommes ? Certains avancent que les femmes sont plus consciencieuses dans le travail, mais on peut imaginer que c’est, en réalité, parce qu’il est plus facile de les discipliner par des pressions de toutes sortes : harcèlement sexuel, tests de grossesse obligatoires, chantage au licenciement, interdiction de se syndiquer. Les « maquiladoras » sont de hauts lieux d’exploitation, les ouvriers y touchent 4 dollars par jour, mais puisqu’elles apportent à la ville devises et emplois, toute critique est étouffée dans l’œuf. A la pression économique, morale et sexuelle exercée sur les ouvrières, il faut ajouter pour comprendre le contexte dans lequel se perpétuent les assassinats, un climat général de violence, en grande partie dû à la véritable mafia de narco-trafiquants qui s’est installée au bord de la frontière.

A l’époque où les meurtres ont commencé, 60% de la cocaïne consommée aux Etats-Unis passait par Juárez. Ce trafic se poursuit, induisant des millions de dollars de bénéfices, dont profite visiblement la police locale en se laissant volontiers soudoyer par les trafiquants pour fermer les yeux sur leurs agissements. On doit à ces bandes armées, entre règlements de comptes internes au milieu et crimes arbitraires, plusieurs centaines d’assassinats par an, sans compter ceux des femmes dont on suppose également qu’ils doivent leur être, au moins en partie, imputés.

Nombre d’analyses concordent pour désigner le fonctionnement pernicieux des « maquiladoras » et la violence induite par le trafic de drogue comme ayant prédisposé aux centaines d’assassinats de Juárez. Ce n’est, du reste, pas un hasard si nombre des femmes assassinées avaient en commun de travailler dans ces usines. Les tours de travail amènent leurs ouvrières à regagner leur domicile tard dans la nuit ou à se rendre à l’usine au petit matin. Certaines femmes sont mortes pour avoir échangé leur tour avec une collègue et être rentrées seules chez elles, d’autres pour avoir voulu économiser le prix d’un billet de bus et avoir marché non accompagnées dans les rues. Voici plus de dix ans qu’a commencé la vague des assassinats de femmes et aucune mesure n’a encore été prise par les « maquiladoras » pour protéger leurs ouvrières lorsqu’elles doivent rentrer chez elles de nuit.Les assassinats touchent aussi d’autres catégories professionnelles : femmes de chambres, petites employées ou étudiantes. La plupart sont des victimes sont des femmes jeunes. Beaucoup vivent dans des conditions très précaires avec parfois des enfants à élever. Elles ont été enlevées, détenues en captivité, victimes de tortures et de violences sexuelles avant d’être assassinées. Leurs corps sans vie ont été abandonnés dans les terrains vagues aux confins de la ville ou dans les sables du désert. Dans quelques cas, ils sont retrouvés dans les jours qui suivent, mais ils mettent parfois des années à ressurgir, des mois à être identifiés. Des centaines de familles attendent toujours que soit résolue la disparition de leur fille, mais bien des cas resteront à jamais sans réponse.

Anomalies, négligences dans les enquêtes, falsification des preuves, passivité voire complaisance (complicité ?) des autorités participent à la continuation du massacre. L’avocate des droits de l’homme Maria Guadalupe Morfin Otero témoigne que ce n’est qu’en 2004, 11 ans après le début de la vague d’assassinats, que la police locale commença à mettre en oeuvre les méthodes indispensables d’investigation : délimitation et protection de la scène du crime, prélèvement, conservation et protection des indices, examen de l’ADN. Avant cela, les scènes de crimes étaient piétinées, les preuves déplacées et altérées. Pendant des années, de nombreuses pistes sont restées inexplorées. Nul ne s’est soucié par exemple d’interroger les proches ou les collègues, ni de prêter attention au fait que beaucoup de victimes appartenaient à la même usine ou à la même école. Les enquêtes bâclées se sont accompagnées, comme bien souvent, d’arrestations arbitraires. Les associations et organisations des droits de l’homme réclamaient des coupables ? On allait leur en fournir. Le premier fut Omar Latif, un ingénieur égyptien. Reconnu de plusieurs viols aux Etats-Unis, il pouvait fort bien être passé à l’étape supérieure. Sur les seules accusations de ses co-détenus, 90 assassinats lui furent attribués. Mais bien que le coupable fût derrière les barreaux, les meurtres continuèrent de plus belle. Il fut donc dit que Latif, depuis sa cellule, payaient des complices pour qu’ils continuent à tuer à sa place.
On s’en prit ensuite à quelques membres du gang des « Rebelles » puis à celui des « Toltecas ». Tous ces suspects déclarèrent s’être fait arracher des aveux sous la torture. Gustavo Gonzáles, dit « La Foca », et Javier García, alias « El Cerillo », dirent au juge chargé de l’affaire avoir été torturés pour confesser leur culpabilité dans l’assassinat de huit femmes. Ledit juge rejeta leurs accusations, malgré un rapport du service médical de la prison faisant état de multiples brûlures sur les parties génitales. En février 2002, l’avocat de « La Foca » fut assassiné par un commandant de la Police Judiciaire de l’Etat qui déclara qu’il s’était agi d’une confusion. On ne chercha pas à éclaircir les circonstances ni les causes de cette « confusion ». Un an après, « La Foca » décéda dans des circonstances suspectes. « El Cerillo » fut, quant à lui, condamné à cinquante années de prison pour les huit assassinats. Un mois plus tard, une ancienne procureure déclara devant le ministère public que les preuves contre ces deux personnes avaient été fabriquées sur ordre du procureur de la zone nord et de son subordonné. Aucune enquête ne fut menée pour faire le jour sur ces lourdes accusations.
Pour clore provisoirement cette énumération, ajoutons que huit policiers ayant été arrêtés pour leur implication dans les crimes furent également relâchés.

www.juarez.gob.mx

La visite du site internet de la ville de Juárez est édifiante. On y vante son économie florissante, la compétence de sa police, les qualités d’écoute de son maire. « La sécurité publique » est évoquée comme « un objectif prioritaire de l’administration actuelle » s’appliquant « à concevoir et intensifier des stratégies pour promouvoir la tranquillité que méritent les habitants et les chefs d’entreprises ». L’obscénité est poussée jusqu’à faire état de la reconnaissance INNOVA en matière de sécurité publique reçue en 2006 par l’état de Chihuahua pour une méthode innovante d’intelligence policière.
On y trouve aussi de précieuses informations sur les dernières audiences publiques du maire. « Pratiquement tous les thèmes qui affectent les habitants de Ciudad Juáez ont été traités et résolus rapidement par le cabinet d’Héctor Murguía : expédition des titres de propriété, installations pour pratiquer des activités sportives, constructions de salles de classe, entre autres ». L’internaute ignorant du problème qui lirait ces lignes conclurait que Juárez est une petite bourgade paisible dont les habitants ont pour seul souci de réparer le panier cassé du terrain de basket.

Il n’est fait aucune mention des assassinats : l’omerta pure et simple, la loi du silence, le mépris.

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Tout ceci est conforme à ce que les femmes de Juárez ont subi depuis le début : l’indifférence des autorités, la corruption à tous les niveaux du pouvoir, la misogynie institutionnelle… Il est très délicat de démêler les fils de cette affaire tant sont nombreux les paramètres et les formes de violences entrelacées qui entrent en ligne de compte. En marge des assassinats s’accumulent des milliers de cas de harcèlement sexuel non dénoncés, au travail ou au sein des foyers. La misogynie règne sur la sphère privée comme sur la sphère publique. La presse locale, par ses calembours de mauvais goût et son dénigrement systématique des victimes, aurait également participé à créer un climat d’impunité propice à la continuation du gynécide.Lourdes Portillo par le biais de son documentaire Señorita extraviada tourné en 2000, mais qui sort seulement en salles, signe un acte d’accusation honnête et courageux contre l’indifférence institutionnelle qui a réduit au fait divers un véritable scandale, une faillite de la justice et, avec elle, de la démocratie mexicaine. Elle analyse la progression des meurtres, la reliant au système des « maquiladoras » et au trafic de drogue. Señorita extraviada brosse des portraits de jeunes filles à peine adolescentes, obligées de travailler dans les chaînes des usines, exposées au risque des rues mal éclairées, vivant dans la peur, risquant leur vie pour quelques dizaines de pesos journaliers. Que faisaient ces jeunes filles dans la rue ? « Elles n’allaient pas précisément à la messe » répond un gouverneur du parti politique de droite PAN. Cela semble être également l’avis du sous-procureur de justice de l’état zone nord qui, dans son Rapport sur les assassinats de femmes à Ciudad Juárez Chihuahua 1993-2001, écrit : « il est important de noter que quelques-unes des victimes ont des attitudes et des conduites qui ne sont pas conformes à l’ordre moral, lorsqu’elles se rendent, avec une fréquence anormale et très tard dans la nuit, dans des lieux de divertissements qui souvent ne conviennent pas à leur âge ». Ce ne sont pas seulement « quelques-unes » des victimes mais un grand nombre d’entre elles qui a été ainsi taxé de prostitution ou de vie dissolue. Pour ces raisons, leurs enfants ont été privés de toute aide de l’état. La diffamation systématique des victimes par les autorités a conduit à minimiser l’importance de leur mort, à négliger les enquêtes, et finalement à légitimer leurs assassinats. « Toutes sont des putes », ou des femmes à la moralité douteuse, qui ne comprennent pas que les gens décents se promènent le jour et que les indécents, qui le font la nuit, s’exposent à tous les malheurs. Ces crimes, semblables entre eux, accompagnés d’actes de torture et de barbarie, conduits avec préméditation et acharnement, sont le produit d’une véritable haine des femmes qui s’étend jusqu’aux hautes sphères du pouvoir. Misogynie institutionnalisée donc, qui s’empare des valeurs spirituelles et morales pour se justifier.

Juárez est de ces lieux de la planète où le tiers-monde cohabite avec ce que le premier produit de pire. La globalisation effrenée, charriant ses rêves d’expansion économique, ses illusions de vie meilleure, n’apporte en réalité qu’une régression sociale et humaine. Ces zones frontalières sont des espaces hybrides et transitoires qu’on peut pénétrer le temps de se livrer, sans conséquence, à tout ce qu’on n’ose pas faire dans l’espace domestiqué de sa propre ville puis quitter sans se soucier de savoir ce qu’on laisse derrière soi. L’histoire de Juárez montre comment l’acculturation d’un espace peut nourrir la barbarie. Elle met aussi en lumière un système judiciaire qui méprise ceux qui n’ont pas les moyens de l’acheter, qui fait peu de cas des gens simples surtout s’ils sont du sexe féminin.

Sur les poteaux télégraphiques de Juárez, une croix noire sur fond rose est peinte chaque fois qu’une nouvelle femme est retrouvée morte, seul moyen pour les familles d’imprimer à la ville la marque de ce massacre et de susciter un devoir de mémoire. En attendant que les autorités de Juárez finissent de négliger ces centaines d’assassinats, les croix roses continuent d’apparaître sur les poteaux télégraphiques.

 

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Post-scriptum

De l’importance des mots

Le terme « femicidio » est utilisé pour qualifier les assassinats de Ciudad Juárez afin de souligner que cette série de meurtres vise les femmes en fonction seule de leur sexe. En cela, et par leur caractère répétitif et organisé, ces assassinats peuvent être assimilés à un génocide contre les femmes, ou gynécide.

 

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¡Ni una más!

Nombre d’organisations des droits de l’homme au Mexique ainsi que des associations de familles de victimes agissent pour que cesse le gynécide de Ciudad Juarez. Entre autres:

http://www.mujeresdejuarez.org/

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