Quinze ans sur le zócalo

Par un hasard assez fou, alors que je viens au Mexique pour réaliser un documentaire sur la fête des quinze ans, j’apprends un jour dans le journal que l’Instituto de la Juventud de la ville de Mexico organise cette année pour la première fois un grand bal pour des jeunes filles dont les parents sont trop pauvres pour leur offrir cette fête.

La fête des quinze ans est apparue dans les classes aisées sous le régime de Porfirio Diaz (1880-1910) A l’époque, la société mexicaine vit une phase de croissance économique. Inspirée de la présentation en société de l’aristocratie européenne, cette fête célèbre en grande pompe le passage de l’enfance à l’âge adulte, l’entrée dans l’âge nubile, la possibilité de devenir mère. Au fil des années, la fête se transmet aux classes moyennes puis aux classes populaires de la société mexicaine. Cette récupération induit progressivement un abandon presque total des classes bourgeoises, jugeant désormais cette tradition fleur bleue voire ringarde.

Traditionnellement, la fête est inaugurée par une messe d’action de grâces dédiée à la vierge de Guadalupe suivie d’un bal aux domiciles des parents ou dans une salle louée pour l’occasion. La jeune fille, entourée de ses chambellans et dames d’honneur doit ouvrir le bal en dansant une valse qui aura nécessité des semaines entières de préparation. Cette fête est fortement sous-tendue par le mythe de Cendrillon : ayant revêtu des atours de princesse (robe pastel, escarpins, tiare) la jeune fille peut éveiller l’intérêt d’un prince charmant et, dans l’idéal, se marier au-dessus de sa condition. C’est une cérémonie très ostentatoire qui engage des dépenses somptueuses pour les familles. Pour la payer, il arrive que des parents économisent pendant plusieurs années et s’endettent à long terme.

Bal des quinceañeras pour la défense de leurs droits, tel est le nom qui a été donné à l’événement du 28 avril par l’Instituto de la Juventud qui fournit aux jeunes gens de la ville des prestations sociales. Il doit clore une semaine de débats sur les droits des adolescents, la prévention des grossesses indésirées, la lutte contre la drogue et la violence, thèmes qui prennent tout leur sens dans certains quartiers. De nombreux parrains, associations, mécènes en tous genres, ont été sollicités pour fournir les tenues et financer le gâteau à sept étages.

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Pendant plusieurs semaines, les « quinceañeras » ont répété leurs pas de valse sur le toît terrasse de l’institut. Au fil du temps, le groupe est passé de 70 à 185 filles, les nouvelles venues devant rattrapper leur retard sur les autres sous l’oeil patient d’un professeur de danse débordé.

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Jerónimo, mon camarade directeur de la photographie, et moi, nous sommes donc retrouvés parmi elles à filmer leur progrès, très relatifs jusqu’à la veille du grand jour. Jerónimo fait partie de ces mexicains « quinceañeras-phobiques », ma mission est donc de le réconcilier avec cette tradition. Les frous-frous, les adolescentes, ce n’est pas sa cup of tea. Je salue ici le courage dont il a (presque) toujours fait preuve en passant sous silence tous les moments où il m’a suppliée de ne pas le laisser seul avec elles.

Certaines filles ont pile quinze ans, d’autres quatorze et anticipent sur la date de leur anniversaire. D’autres encore, âgées de seize ou dix-sept ans, rattrapent une occasion manquée. Beaucoup vivent des situations familiales difficiles. Quelques-unes travaillent déjà, trois d’entre elles sont mamans. En principe, la fête des quinze ans récompense le bon comportement des jeunes filles, si elles tombent enceintes avant leur quinzième anniversaire, pas question pour les parents de la leur offrir. Voir les « quinceañeras » arriver aux répétitions leur bébé dans les bras était donc une situation tout à fait exceptionelle.

Il se trouve que cet événement a coïncidé avec le vote d’un projet de loi sur la dépénalisation de l’avortement avant la 12e semaine de grossesse. Cette réforme du code pénal de la capitale mexicaine a valu à son maire et aux autres législateurs s’étant prononcés en sa faveur une excommunication de l’église catholique. L’archevêché de Mexico les invite à se tenir à distance de sa cathédrale ainsi que de toute église catholique du monde…

Les jours précédents le bal du 28 avril, alors qu’on y dressait la grande scène, le zócalo était tout bruissant de contestations face à cette dépénalisation.

Le zócalo est la plus grande place de Mexico et l’une des plus grandes du monde. En 1843, on entreprit d’y ériger un immense monument dédié à l’indépendance. Ce monument ne dépassa jamais son socle et depuis, le terme zócalo est utilisé pour désigner la place principale de toute ville mexicaine. Le zócalo de la capitale, ou Place de la Constitution, mesure 240 m de largeur. Il est bordé des différents sièges du pouvoir: palais présidentiel, département d’état, cathédrale. Chaque jour à 18h, l’armée descend solennellement l’immense drapeau qui flotte sur la place. C’est le lieu privilégié des manifestations et contestations politiques, on peut y prendre le pouls du pays. On y rencontre aussi des vendeurs ambulants, des groupes de musique, des danseurs « concheros » portant des plumes sur la tête et des coquillages aux chevilles. Ces derniers se réunissent quotidiennement à l’emplacement du centre de la ville aztèque où se tenaient les cérémonies. On croise également sur la place des sortes de sorciers faisant brûler des herbes. J’ai aperçu des gens se rendre auprès d’eux pour piétiner un parterre de plantes mais je n’ai pas élucidé la nature de ce rituel.

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Situer le bal des quinze ans à cet endroit permettait non seulement de lui donner une grande visibilité, mais aussi de l’inscrire au cœur du politique. C’était du reste mon hypothèse de départ : que cette fête, selon la manière dont elle est célébrée, reflète une certaine conception du rôle de l’adolescente et plus largement de la femme dans la société mexicaine. Interrogées sur la question de l’avortement, ces jeunes filles répondent pratiquement d’une voix qu’il n’est acceptable qu’en cas de viol et qu’on n’a pas le droit d’attenter à la vie d’un bébé. Toutes celles que nous avons interrogées nourrissent le désir de faire des études, d’avoir une carrière professionnelle, d’être indépendantes financièrement de leur mari. Presque toutes, car certaines soutiennent encore que le rôle de la femme est de s’occuper des enfants, de tenir sa maison, et celui de l’homme de travailler pour maintenir sa famille économiquement. A travers cet échantillon de jeunes filles, ressortent les contrastes d’une société qui évolue à son rythme, avec le poids des traditions et de la religion.

Les garçons participant à l’opération sont plus âgés et moins nombreux, une vingtaine environ. Chambellans volontaires, ils ne cachent pas qu’être entourés de presque 200 filles peut présenter quelques avantages… Il y en a de toutes sortes : des gominés, des chevelus, des crâneurs, des timides. Certains ont des airs de petits machos et vous racontent avec des mouvements de mains de rappeurs que toutes les femmes sont belles et qu’ils sont honorés de les accompagner dans cette étape essentielle de leur vie. Il a fallu souvent choisir entre travailler et répondre à leurs dizaines de questions couvrant un spectre très large allant de l’hygiène des français aux enjeux politiques actuels. J’ai été bien étonnée de constater que certains d’entre eux connaissaient le nom de Chirac. Combien de français de leur âge peuvent citer le nom du président mexicain ? D’autres en revanche ignorent presque tout de l’Europe. Tous, en tout cas, étaient très curieux.

Après ces deux semaines passées ensemble, je dois dire que je me suis fait quelques copains. Cette photo où Daniel me gratifie sympathiquement de cornes est, je crois, la preuve de mon intronisation.

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Le jour J les filles sont en transe. Une équipe de coiffeurs a été embauchée pour dompter leurs chevelures en tresses et chignons compliqués. Un magazine présentant des modèles de coiffures passe de main en main. Des maquilleurs prennent le relais. La pièce est saturée, les jets de laque fusent. Des regards inquiets obliquent vers les miroirs, mine satisfaite par ci, petite larme déçue par là. Les flashs crépitent car des dizaines de journalistes nous ont rejoint pour couvrir l’événement. Au fil de la matinée les jeans-baskets sont troqués contre les robes à corsets. A quatre heures trente, au terme de cinq heures de préparation, les filles sont prêtes pour monter dans le touribus qui va les amener à l’Ange de l’indépendance pour une séance de photo, puis au zócalo. Leur parade commence en même temps que mon calvaire. Il me faut me bagarrer avec une armée de photographes pour pouvoir monter à l’étage découvert du bus. Heureusement que j’ai une complice à l’Institut en la personne de Deyanira, sans cela je crois bien que je serai restée sur le carreau, caméra en main, sans mon coéquipier qui s’était fait la malle sous prétexte du manque d’espace à bord, le petit malin… Le groupe des filles s’est transformé en une meute hurlante saluant sur son passage le peuple de Mexico. Les voitures klaxonnent, les touristes n’en reviennent pas, les filles s’offrent à leur public et aux objectifs avec des airs de princesses.

Arrivée sur les lieux du bal, je me fait doubler comme une débutante que je suis, et je me retrouve dans la fosse aux journalistes pigeons – les autres étant juchés sur une estrade – avec un pied de caméra plus petit que les autres et une autorisation de presse estampillée FR3 (la première idée qui nous est venue…) Pour couronner le tout, je reçois une bouteille de yaourt pas tout à fait vide que la foule en délire me lance pour me faire comprendre que j’obstrue son champ de vision. Les autres journalistes qui s’aventurent sur la scène ne sont que sifflés, il n’y a pas de justice… Heureusement, je retrouve Jerónimo qui reprend les choses en main, se fraie un chemin parmi les journalistes en distribuant des insultes en anglais.

 

Nous ne récolterons que des images lointaines du bal.

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Les quelques six cassettes de répétitions et d’interviews des semaines précédentes me consolent cependant. Il me reste à espérer que toute cette matière, fort intéressante à recueillir, le sera aussi une fois montée. Fin de la première étape, de l’entraînement si je puis dire, il va falloir maintenant que je m’intéresse à des cas particuliers. Où les dénicher ? L’enquête commence…

 

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