Le Jésus d’Iztapalapa

JC passion

 Il s’appelle José Emmanuel Guillén, il a 22 ans, il est étudiant en comptabilité mais pour quatre jours il sera le Jésus d’Iztapalapa. Iztapalapa était autrefois un village qui, comme tant d’autres, a été englouti par la ville de Mexico. Situé au sud-est de la capitale, ce quartier est l’un des plus populaires, et suivant l’équation habituelle au Mexique, l’un des plus attaché à ses traditions.
En 1843, une épidémie de choléra décime la population du village voisin. Pour rendre grâce à Dieu de les avoir épargnés , les habitants d’Iztaplapa décident de donner chaque année, au moment de la semaine sainte, une représentation des quatre jours de la vie du Christ allant du Conclave à la résurrection.
José Emmanuel a été élu parmi quinze aspirants à ce titre, au terme d’une sélection inransigeante. Le futur Jésus doit être natif de l’un des huit quartiers qui composent Iztapalapa (2 millions d’habitants), être célibataire et sans enfants, mesurer plus d’1,75m, n’avoir ni tatouages ni piercings, jouir d’une réputation sans tâche, n’avoir ni vices ni addictions. Les « candidats » retenus doivent affronter un jury d’organisateurs qui leur pose un certain nombre de questions et les soumet à la lecture d’un texte saint.José Emmanuel pèse 70 kilos, la croix qu’il devra porter 95. Pour s’habituer, il lève des poids chaque matin et, quand le soleil est au zénith, il sort courir.

Il n’a pas été facile de trouver quelqu’un qui accepte de venir assister avec moi aux festivités. Deux chaperons ont tout de même sacrifié leur septicisme à ma curiosité. A 9h du matin, le taxi nous dépose à l’orée d’un grand marché où s’alignent bibelots de mauvais goût, artisanat local, souvenirs « Passion du Christ Iztapalapa 2007″ et des dizaines de stands de nourriture. Au sortir d’un dédale de tacos, glaces, épis de maïs, tamales, confiseries, nous débouchons sur une rue où défilent d’immenses croix de bois. En tuniques violettes, des hommes de tous âges et de toutes tailles croulent sous leur poids. Tous sont pieds nus, certains les ont bandés. Ils marchent ou courent et, à en juger par leur mine, nous ne sommes pas au début du parcours. Certainement pas à la fin non plus car le cortège s’étire.

Garçons avec croix
Chaque porteur de croix est accompagné d’une ou deux personnes « en civil » qui l’encourage, le soulage parfois de sa charge, lui donne à boire. Sur le trottoitr des femmes en casquettes tendent des bouteilles d’eau à bout de bras comme sur le Tour de France.

Homme à la croix

 

Quelques adolescents, bien qu’en toge, n’ont pas retiré leur boucle d’oreille diamant. Les meilleurs chrétiens se distinguent par la taille et l’épaisseur de leur croix, mais aucune ne pèse à vue d’oeil moins de 80kg, sauf pour les enfants bien sûr, qui ont une croix en rapport avec leur taille.

 
Gordito

Ce supplice rédempteur que s’infligent les habitants d’Iztapalapa, précède celui de José-Jésus, vers lequel nous nous dirigeons maintenant en évitant les paletas au citron et autres galletas tentatrices qu’on nous propose à chaque pas. Deux romains à cheval casqués de balais-brosse nous indiquent la route. Il faut se frayer un passage devant l’église pour pouvoir distinguer José Emmanuel dans sa tenue de Jésus. Sa tunique est maculée de taches de faux sang. Une couronne d’épine est posée sur sa perruque plastique.

 Deux romains aux mines patibulaires l’encadrent et le font avancer en réciant leur texte : « Relève-toi! Avance! ». José-Jésus semble accablé, mais il faut en garder sous le pied car le pire est à venir. Le soldat romain lance la croix et l’épaule de Jésus la réceptionne.

JC tombe
Sous la perruque factice, et malgré le décorum carton-pâte qui l’entoure, le visage du jeune homme restitue des siècles de peinture religieuse : la face tournée vers le ciel, les yeux alourdis par la douleur, la bouche entrouverte, rappellent les Via Crucis des maîtres italiens. A chaque fois que Jésus tombe, la foule assemblée récite une prière. C’est long. Le temps d’imprégner les consciences… Nous ne restons pas jusqu’au bout.
Sur le chemin du retour, nous passons devant le Golgotha : une colline de pelouse artificielle. Triste lieu pour une crucifixion… Nous n’y assisterons pas. Des adolescents en baggy sont coiffés de couronnes d’épines, des stands vendent des compilations pirates de musique religieuse.

Tout cela est une image d’Iztapalapa en période de fête. Le reste du temps, la vie de cette « delegación » rime avec violence, drogue, pauvreté, innondations en temps de pluie. Les autorités, pour redorer le blason du quartier, ont encouragé la création de packs de voyages : pour 200 dollars, il est possible d’assister à la passion dans le carré VIP.
Ces quatre journées furent les plus intenses de toute la vie de José Emmanuel. Et moi, malgré les décors kitsch, les balais-brosse, les toges acryliques, je n’ai pas vraiment envie de rire.

JC glitter

 


Un commentaire

  1. Léo dit :

    Etonnant contraste entre ces deux articles, d’un coté la violence de la société mexicaine tout du moins celle de Mexico (« Les grilles de Mexico »), et de l’autre la ferveur religieuse, presque superstitieuse, des mexicains (« Le Jésus d’Iztapalapa »).

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