Jeter la maison par la fenêtre

Si l’espagnol et le français ont un fond commun de proverbes populaires, chacune des deux langues possède son lot d’expressions propres. En voici une mexicaine, qui rend compte d’un trait culturel national : « echar la casa por la ventana », mot à mot en français : « jeter la maison par la fenêtre ».

Cette expression renvoie à la prodigalité des mexicains lorsqu’il s’agit de faire la fête. Illustration par l’exemple : pour offrir à leur fille une belle fête des quinze ans, dont le prix est voisin de celui d’un mariage, des familles modestes peuvent économiser pendant cinq ans et mettre encore cinq autres années à rembourser l’argent qui leur aura manqué. La fête est cependant à la hauteur de l’investissement : lors d’un bal donné au domicile des parents ou dans une salle louée pour l’occasion, la jeune fille et sa « cour », constituée de chambellans et de dames d’honneur, dansent une valse chorégraphiée. Pour préparer la prestation, la famille doit payer à l’ensemble du groupe, pendant plusieurs semaines, des cours de danse. La « quinceañera » porte un diadème et une robe de princesse pastel pour la première valse mais, si elle effectue d’autres numéros de danse, elle changera chaque fois de tenue en fonction du style de la musique. Les possibilités ne sont limitées que par l’imagination et les moyens financiers des familles. Traditionnellement, un immense gâteau assorti à la robe doit clore le buffet prévu pour des centaines d’invités.

Le festival du cinéma latino-américain de Oaxaca, auquel nous avons été invités, offre aussi un bel exemple de débauche de moyens. En plus d’avoir payé à quelques quarante participants venus de tout le continent leur billet d’avion, sept nuits dans un hôtel quatre étoiles, nombre de dîners, la direction du festival a organisé à leur intention une procession dans les rues de la ville. On nous a remis des flambeaux et, accompagnés d’un orchestre ainsi que de géants en papier mâché, figures traditionnelles du carnaval, nous avons rejoint un cocktail copieux et arrosé.

 

laureoaxaca3.jpg

 

 

Je n’ai pas souvent eu l’occasion de participer à des festivals, mais je suis presque sûre qu’un tel déploiement de festivités à cette échelle ne peut se rencontrer qu’au Mexique.

La fête mexicaine est ostentatoire, totale, sans souci du lendemain, sans égard à la dépense. Cela participe d’une conception hédoniste de l’existence et aussi d’un certain goût de l’éphémère. La fête passe, aussi fulgurante qu’un feu d’artifice, et les soucis matériels sont remis au lendemain. C’est de cette manière que nombre de familles se retrouvent à vendre leurs meubles sur le marché aux puces après avoir un peu trop dépensé durant les vacances Noël.

Il faudrait être un peu naïf pour croire que la fête est toujours innocente. A travers elle, les organisateurs envoient un message à leur cercle plus ou moins étendu : « j’ai les moyens! » Et il est, bien sûr, d’autant plus important de le faire savoir quand ce n’est pas le cas. Dans certains quartiers, ou villages, on se livre à de véritables concours de noces ou de fête des quinze ans. Ces célébrations sont commentées, comparées, jaugées, et il arrive qu’une famille renonce à organiser une fête plutôt que de faire moins bien que le voisin.

Souvent, la fête sort des murs, envahit la rue, contamine ceux qui ne font que passer. C’est ainsi qu’on se retrouve partie prenante, le verre à la main, d’une noce dont on ne connaît pas les mariés.

Dans cette énumération, je ne peux pas oublier les mariachis, souvent contractés par un homme pour jouer une sérénade nocturne sous les fenêtres de la femme à qui il veut se déclarer. Lors d’une fête d’anniversaire, je les ai vu se faufiler au fond d’un jardin avec guitares, violons et trompettes. L’intéressée ne les avait pas vu entrer et ne s’est retournée qu’en entendant les premières notes, sans voix et la larme à l’oeil.

La fête n’est fête que si elle bouleverse le quotidien de cette manière surréaliste et magique. Les jeunes filles que j’ai interrogées sur leur fête de quinze ans en parlent toutes comme d’une « illusion », d’un « rêve ». Il faut croire que c’est bien cela que les mexicains recherchent dans la fête : une échappée belle qui, à leurs yeux, vaut bien une maison.

lire la suite


Archive pour avril, 2007

Les grilles de Mexico

A Mexico, les transactions les plus quotidiennes, comme acheter une brique de lait chez l’épicier, donner son linge à laver ou payer un taxi, ont souvent lieu derrière une grille. Selon la taille de la marchandise, et celle des barreaux, on est parfois amené à de cocasses contorsions pour repartir avec ce qu’on est venu chercher.

La première fois, le rideau de fer repousse, et l’on repart chez soi bredouille. La seconde fois on ose un ¿esta cerrado? Et puis l’on s’y fait…

Cette grille derrière laquelle se retranche le commerçant est la plus petite des barrières visibles de cette ville qui en compte tant d’autres.

La grille c’est aussi la vitre qu’il ne faut pas descendre au feu rouge, la porte de l’appartement qu’on ne doit pas ouvrir. J’ai été surprise, un jour que je voulais rendre à mes voisins une paire de ciseaux empruntée, de me trouver face à une porte délibérément close alors qu’il y avait de la lumière et de la musique chez eux. Je frappai de nouveau, persuadée qu’il n’avaient simplement pas entendu, la musique se tut et la lumière s’éteignit…

Sur le Paseo de Pedregal, l’une des rues les plus chic de Mexico, il ne suffit pas de faire le mort derrière sa porte pour dissuader les intrus. Des sortes de bunkers surmontés de barbelés et de tessons de verre s’alignent tout le long de l’avenue. Inutile d’espérer apercevoir les jolies façades des propriétés, toutes se retranchent derrière cette antichambre hostile. La grille dérobe à l’oeil ce qui pourrait le tenter en même temps que ce qui pourrait le réjouir.

Avez-vous déjà vécu l’expérience de regarder tout un spectacle derrière un grillage? C’est ce qui vous arrive dans les arènes où se déroulent les combats de lucha libre lorsque vous achetez un billet de troisième catégorie. Pas seulement pour vous punir de ne pas avoir payé votre place assez cher, mais pour vous disuader de vous faufiler jusqu’à un siège pourtant inoccupé de la catégorie supérieure. Tania me dit que je ne connais pas les mexicains et que, sans ce grillage, tous les occupants des gradins du fond se seraient déjà rués jusqu’au bord du ring. A l’en croire, la grille serait un remède nécessaire à la nature intrinsèquement transgressive des mexicains.

La grille ne sert pas seulement à protéger un espace et son occupant, la propriété privée, l’intégrité des personnes. Multipliée dans toutes sortes de lieux et à toutes sortes d’échelles, elle vous désigne sans cesse comme voleur, voyeur potentiel. Elle est un rappel constant de la violence dans laquelle la ville de Mexico s’est emprisonnée.

Le Jésus d’Iztapalapa

JC passion

 Il s’appelle José Emmanuel Guillén, il a 22 ans, il est étudiant en comptabilité mais pour quatre jours il sera le Jésus d’Iztapalapa. Iztapalapa était autrefois un village qui, comme tant d’autres, a été englouti par la ville de Mexico. Situé au sud-est de la capitale, ce quartier est l’un des plus populaires, et suivant l’équation habituelle au Mexique, l’un des plus attaché à ses traditions.
En 1843, une épidémie de choléra décime la population du village voisin. Pour rendre grâce à Dieu de les avoir épargnés , les habitants d’Iztaplapa décident de donner chaque année, au moment de la semaine sainte, une représentation des quatre jours de la vie du Christ allant du Conclave à la résurrection.
José Emmanuel a été élu parmi quinze aspirants à ce titre, au terme d’une sélection inransigeante. Le futur Jésus doit être natif de l’un des huit quartiers qui composent Iztapalapa (2 millions d’habitants), être célibataire et sans enfants, mesurer plus d’1,75m, n’avoir ni tatouages ni piercings, jouir d’une réputation sans tâche, n’avoir ni vices ni addictions. Les « candidats » retenus doivent affronter un jury d’organisateurs qui leur pose un certain nombre de questions et les soumet à la lecture d’un texte saint.José Emmanuel pèse 70 kilos, la croix qu’il devra porter 95. Pour s’habituer, il lève des poids chaque matin et, quand le soleil est au zénith, il sort courir.

Il n’a pas été facile de trouver quelqu’un qui accepte de venir assister avec moi aux festivités. Deux chaperons ont tout de même sacrifié leur septicisme à ma curiosité. A 9h du matin, le taxi nous dépose à l’orée d’un grand marché où s’alignent bibelots de mauvais goût, artisanat local, souvenirs « Passion du Christ Iztapalapa 2007″ et des dizaines de stands de nourriture. Au sortir d’un dédale de tacos, glaces, épis de maïs, tamales, confiseries, nous débouchons sur une rue où défilent d’immenses croix de bois. En tuniques violettes, des hommes de tous âges et de toutes tailles croulent sous leur poids. Tous sont pieds nus, certains les ont bandés. Ils marchent ou courent et, à en juger par leur mine, nous ne sommes pas au début du parcours. Certainement pas à la fin non plus car le cortège s’étire.

Garçons avec croix
Chaque porteur de croix est accompagné d’une ou deux personnes « en civil » qui l’encourage, le soulage parfois de sa charge, lui donne à boire. Sur le trottoitr des femmes en casquettes tendent des bouteilles d’eau à bout de bras comme sur le Tour de France.

Homme à la croix

 

Quelques adolescents, bien qu’en toge, n’ont pas retiré leur boucle d’oreille diamant. Les meilleurs chrétiens se distinguent par la taille et l’épaisseur de leur croix, mais aucune ne pèse à vue d’oeil moins de 80kg, sauf pour les enfants bien sûr, qui ont une croix en rapport avec leur taille.

 
Gordito

Ce supplice rédempteur que s’infligent les habitants d’Iztapalapa, précède celui de José-Jésus, vers lequel nous nous dirigeons maintenant en évitant les paletas au citron et autres galletas tentatrices qu’on nous propose à chaque pas. Deux romains à cheval casqués de balais-brosse nous indiquent la route. Il faut se frayer un passage devant l’église pour pouvoir distinguer José Emmanuel dans sa tenue de Jésus. Sa tunique est maculée de taches de faux sang. Une couronne d’épine est posée sur sa perruque plastique.

 Deux romains aux mines patibulaires l’encadrent et le font avancer en réciant leur texte : « Relève-toi! Avance! ». José-Jésus semble accablé, mais il faut en garder sous le pied car le pire est à venir. Le soldat romain lance la croix et l’épaule de Jésus la réceptionne.

JC tombe
Sous la perruque factice, et malgré le décorum carton-pâte qui l’entoure, le visage du jeune homme restitue des siècles de peinture religieuse : la face tournée vers le ciel, les yeux alourdis par la douleur, la bouche entrouverte, rappellent les Via Crucis des maîtres italiens. A chaque fois que Jésus tombe, la foule assemblée récite une prière. C’est long. Le temps d’imprégner les consciences… Nous ne restons pas jusqu’au bout.
Sur le chemin du retour, nous passons devant le Golgotha : une colline de pelouse artificielle. Triste lieu pour une crucifixion… Nous n’y assisterons pas. Des adolescents en baggy sont coiffés de couronnes d’épines, des stands vendent des compilations pirates de musique religieuse.

Tout cela est une image d’Iztapalapa en période de fête. Le reste du temps, la vie de cette « delegación » rime avec violence, drogue, pauvreté, innondations en temps de pluie. Les autorités, pour redorer le blason du quartier, ont encouragé la création de packs de voyages : pour 200 dollars, il est possible d’assister à la passion dans le carré VIP.
Ces quatre journées furent les plus intenses de toute la vie de José Emmanuel. Et moi, malgré les décors kitsch, les balais-brosse, les toges acryliques, je n’ai pas vraiment envie de rire.

JC glitter

MaliMélo |
séjour à Jérusalem |
! Viaje conmigo ! |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Galopade
| Projet Serasera'0'Mada Agnès
| vive les voyages