Gladys

Gladys est une vieille dame charmante, un ange-gardien. C’est Gladys qui se réveille potron-minet et grimpe en claudiquant l’escalier branlant qui monte jusqu’au toit pour surveiller que l’employé venu changer la bouteille de gaz remplace bien la vide par la pleine. Car on n’est jamais à l’abri d’un escamotage, Gladys en a fait les frais. Le mois dernier, la pauvre s’est fait chiper ainsi deux bouteilles qu’elle avait payées. C’est Gladys qui vous passe un petit coup de fil pour vous signaler le retour de votre plombier parti chercher une pièce, lorsque, l’ayant déjà attendu deux heures, vous vous êtes enfin décidé à sortir chercher votre pitance du midi. C’est Gladys qui ouvre la porte au monsieur des poubelles pour qu’il vienne chercher la vôtre, vous évitant ainsi de mourir étouffé par vos propres ordures, leur ramassage étant plus qu’aléatoire, ou de courir derrière le camion qui passe on-ne-sait-jamais-quand et ne stationne jamais plus de trois minutes dans la rue. C’est Gladys qui vous donne du « corazón », « niña bella », « mi amor » et insuffle ainsi une chaleur grand-maternelle à votre journée.

Bref, Gladys est la perle des gardiennes.
Elle n’a qu’un seul défaut : sa voix criarde et puissante, associée à son goût immodéré pour les telenovelas.

Tout le monde n’a pas eu la chance de voir un jour une telenovela mexicaine, bien que celles-ci aient un rayonnement mondial. Je restitue donc, pour donner une idée du ton, et ne laisser personne sur la touche, ce dialogue entre Alberto et María :

Alberto : Te amo María (Je t’aime María)
María : Déjame Alberto, si no quieres hacer infeliz a una familia (Laisse-moi Alberto si tu ne veux pas rendre une famille malheureuse)
Alberto : Pero, María… (Mais, María…)
María : Ni una palabra más Alberto, soy católica (Pas un mot de plus Alberto, je suis catholique)

Tous les appartements de l’immeuble donnent sur une cour étroite comme un puits. Le voisin du dernier étage ayant construit de manière parfaitement illégale, et sans se soucier des autres, une passerelle pour relier son salon à sa cuisine, nous sommes pratiquement privés du joli soleil qui brille au-dehors. Gladys habite au rez-de-chaussée en compagnie de ses quatre chats. Son appartement doit certainement être noir comme un four. Et dans ce four brille continuellement une lumière unique, comme la servante du théâtre : l’écran de la télévision.

Gladys ne se contente pas de regarder passivement ses programmes favoris : elle participe, elle commente, met en garde les personnages, rit à gorge déployée d’un rire démoniaque qui, parfois, m’effraie. La cour jouant parfaitement son rôle de caisse de résonance, je profite de tous ses commentaires dont je livre ici un florilège :

« Ne la crois pas, c’est une salope, elle a couché avec ton frère » (Gladys peut devenir affreusement grossière lorsqu’elle est prise dans le feu de l’action)

« No le abras la puerta, es un vividor. ¡Tiene otra mujer ! »
(« N´ouvre pas la porte, c´est un profiteur, il a une autre femme ! »)

« ¡Que bueno ! Se lo merece el desgraciado. Nunca se va a casar con él! »
(« Bien fait pour lui ! Il le mérite ce sale type. Jamais elle ne se mariera avec lui!)

Soucieuse de faire partager sa passion, elle lance parfois un conseil sonore à la voisine du premier (qui pour notre malheur est sourde) : « ¿No conoces esta ? Pásale al dos. Veela , está buenísima ! » (Tu ne la connais pas celle-là ? Mets la deux. Regarde-la, elle est géniale !)

Il m’arrive, je le confesse, d’avoir de mauvaises pensées à l’encontre de Gladys. En particulier le dimanche matin, lorsque je me réveille en sursaut à 8h au cri de « María-Gabriela es una cabrona ! » Mais je m’attendris à nouveau lorsque, quelques instants plus tard, je l’entends dire à ses chats : « allez les garçons, sortez dans la cour profiter du rayon de soleil »

Parfois je me dis que Gladys est folle… Et puis, je me ravise, María-Gabriela est vraiment une salope.

Derniers commentaires

  • k_ukasz commentaire sur Gladys
    "Le prénom de ta gardienne-ange me fait inévitablement penser à Gladys Knight, un autre ange. Excuse ..."
  • Lecuona commentaire sur Lourdes
    "Quelque chose d'authentique Egoroff dans cet article succinct. De mon point de vue, par rapport à d'..."
  • ombre.blanche commentaire sur Croix noire sur fond rose
    "J'adore le rose, mais depuis que j'ai vu ces croix, le rose est devenu l'emblème de ces femmes morte..."
  • yves commentaire sur Croix noire sur fond rose
    "bonjour je lis cela, et j'en suis retourné. Ca me parait fou et en même temps, je ne remets pas en ..."

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Lourdes

Les volets d’un bleu passé se sont rouverts le jour où Lourdes a décidé de faire de cette maison au toit de tuiles, qui avait appartenu à sa belle-mère, un petit musée à la mémoire des paysans français venus s’installer sur cette côte du Mexique au XIXe siècle. Le musée ne figure pas dans les guides, aucun panneau ne le signale de la route. Lourdes en ouvre la porte à la demande et mène la visite. Pendant des années, elle en a collecté les pièces, récupéré des objets que d’autres s’apprêtaient à jeter : instruments de cuisine, outils agricoles, tuiles tombées des toits, machines à écrire, bibelots, tasses ébréchées, objets domestiques surgis de la vie quotidienne d’un autre temps. A ses yeux, chacun d’eux est un fragment de la mémoire de l’ancienne colonie. Le regard de Lourdes s’évade sans cesse, il semble chercher dans l’air de la pièce les histoires singulières liées à ces objets et les silhouettes inconnues de ceux à qui ils ont appartenu.

Il est 14h. De la fenêtre on aperçoit la nappe de chaleur qui ondule sur la route. Entre les vieux murs, il fait frais. Un rayon de soleil tremblote sur un pan de dentelle jaunie. C’est la robe de mariée de Lourdes. Du clou qui soutient le cintre part une fissure qui progresse sur le plafond.

« Mon mari aussi était descendant de Français. Il avait les yeux d’un bleu si clair qu’ils en étaient presque transparents. Je n’avais pas vingt ans lorsque je l’ai épousé. Je le connaissais depuis toujours. Nous avions notre ferme où nous cultivions la banane et la vanille. Le soir, lorsqu’il rentrait du champ, il criait en passant la porte : « Lour – c’est comme ça qu’il m’appelait- je suis là ! ». Il me disait : « prépare-nous des sandwichs, on va à la pêche ». J’ouvrais deux pains, je les fourrais d’oignons et de tomates, et nous partions au bord de la rivière.
Une fois, pour plaisanter, j’ai guetté son retour et je me suis cachée. J’ai bien enfoncé les chaises sous la table et je me suis allongée dessus en tirant la nappe sur moi. Il est entré, il m’a appelée « Lour », il m’a cherchée partout, « Lour, Lour, Lour », il était désespéré.

Puis, les filles sont nées et tout a continué comme avant. Il rentrait du champ et me disait : « Lour, prépare quatre sandwiches, on va à la pêche ». On s’asseyait au bord de la rivière avec les deux petites à qui il avait fabriqué des cannes avec des branches et un bout de ficelle. Lui et moi, on aimait beaucoup la nature. Parfois, le soir, nous allions tous les quatre jusqu’à la plage. On installait nos chaises pliantes au bord de l’eau et on dînait au clair de lune.

Tu comprends que lorsqu’on a un tel compagnon, le perdre est une chose terrible.
Le jour où il est parti, j’ai cru mourir de chagrin. Je ne voulais plus rien faire, je n’avais plus goût à rien. Mes filles ne me reconnaissaient plus.
Alors, je suis partie aux champs et je me suis mise à travailler sans relâche pendant trois semaines. J’ai bêché, j’ai coupé, arraché, j’ai planté des piquets, j’ai épuisé ma tristesse dans les travaux qu’il avait l’habitude de faire. A la fin, mes jambes ne me portaient plus. Et puis, petit à petit, j’ai recommencé à vivre, j’ai créé le musée. »

Lourdes part dans la pièce du fond et en revient avec une bouteille de vin d’orange. Elle essuie deux petits verres, m’en tend un et me dit « chaque fois que quelqu’un vient, c’est la tradition ».

Je lui demande pourquoi, au fond, il avait été important pour elle de créer ce musée :
« Parce qu’il faut que cette mémoire reste vivante, me dit-elle, tous ces gens ont beaucoup souffert »


Fraude

« Fraude ». Ce documentaire au titre sans appel vient de sortir sur les écrans. Deux cents copies ont été distribuées dans les cinémas du pays et un dimanche de pont (on célèbre le 20 novembre l’anniversaire de la révolution), la salle du Cinemex comptait une cinquantaine de personnes venues voir décortiquées les dernières élections présidentielles. Eté 2006, vous vous souvenez ? Felipe Calderón, candidat du PAN était élu dans des circonstances suspectes face à Manuel López Obrador, candidat du parti de gauche PRD que l’on donnait gagnant.

Le documentaire passe en revue les irrégularités de l’élection : urnes bourrées à l’avance, décomptes de voix fantaisistes, électeurs répertoriés sympathisants du PRD empêchés de voter, campagne de diffamation en règle menée à l’encontre de l’adversaire et soutenue par le président alors en fonctionVicente Fox, publicité financée par de puissants industriels lorsque la loi n’autorise que les partis politique à le faire, pots de vin par-ci, services achetés par là aboutissant à une élection contestée qui a bien failli basculer dans la guerre civile.

Dans les semaines qui suivirent l’élection, à l’appel de López Obrador, le candidat spolié de sa présidence, un planton fut mis en place sur le zócalo de Mexico. Déterminés à ne pas lever le camp tant qu’ils n’auraient pas obtenu le recompte « voto por voto, casilla por casilla », des centaines de personnes campèrent jusqu’à ce que le défilé militaire du 16 septembre, qui menaçait de se transformer en évacuation armée, ne les résigne à déménager. Le recompte des voix, c’était prévisible, ne donna pas d’autre résultat que celui obtenu en première instance et Calderón fut investi dans un concert d’applaudissements et de huées mélangés.

Du rififi au Cinemex

Il suffit d’acheter une place de cinéma pour « Fraude » pour constater que les plaies de cette élection sont loin d’être cicatrisées. D’une manière générale, il est rare d’entendre les mouches voler dans une salle de ciné mexicain. Mais à cette occasion, le public réagit encore plus bruyamment que d’habitude. La première partie du film fut ponctuée de soupirs exaspérés, de remarques ironiques et d’occasionnels « chinga tu madre ! » lorsque Fox ou Salinas apparaîssaient à l’écran. Mais l’apogée fut atteinte lorsque la bobine, visiblement endommagée, s’arrêta. Le rideau tomba et la responsable de la salle, une femme d’une trentaine d’années, arriva encadrée de deux hommes. Elle n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche :
- C’est de la censure ! hurla un homme
- La pellicule a un défaut s’excusa-t-elle
- C’est la deuxième fois que ça arrive, répondit une dame brandissant son billet du vendredi.
- Nous n’avons qu’une copie du film, parvint à caser la responsable
- Mensonges ! Vous êtes obligés d’avoir un back-up ! Si ça arrivait avec un film commercial américain vous vous feriez virer, lança un moustachu
- On ne bougera pas avant que le film redémarre !
- C’est aussi arrivé dans un autre cinéma !
- On veut nous empêcher de le voir ! Dirent des voix que je ne pus localiser.
Un jeune homme bouclé, dont je tairai le nom, profita de l’occasion pour lancer un « pop-corns gratuits pour tout le monde » parfaitement politiquement incorrect. Deux hommes manquèrent de s’empoigner car, dans ces révolutions miniatures, il y en a toujours pour se disputer la tête de la contestation. La responsable réussit à placer que le film reprendrait cinq minutes plus tard avant de se précipiter vers la sortie.

Chauffés par cette interruption intempestive, les spectateurs sifflèrent de plus belle les apparitions de Carlos Salinas (vainqueur contre Lazaro Cardenas à l’issue de la méga fraude électorale de 1988).
Ce petit aperçu prouve bien que le peuple mexicain en a plus que marre de se faire déposséder de sa souveraineté par des élites économiques corrompues jusqu’au trognon et que le plus petit incident – était-il fortuit, ne l’était-il pas ?- peut mettre le feu aux poudres.

Ce petit incident n’était qu’un épiphénomène de ce qui allait se produire le lendemain.

Du rififi à la cathédrale

Aux lendemains de l’élection de 2006, le PRD a constituée une Convention Nationale Démocratique (CND) afin d’élire un gouvernement légitime ayant à sa tête Manuel López Obrador. Depuis, il arrive de rencontrer dans la rue des tables où l’on délivre des cartes de membres aux citoyens mexicains souhaitant se rallier à la CND. Il fut décidé que ce gouvernement légitime s’installerait à Mexico le 20 novembre, date anniversaire de la révolution mexicaine.
Ce lundi 20 novembre 2007, Manuel López Obrador, donnait, en tant que président légitime du Mexique, son discours anniversaire sur le zócalo. Il s’opposait notamment à la hausse des prix et à la privatisation des compagnies pétrolières, lorsque les cloches de la cathédrale voisine, appelant les fidèles à la messe, se mirent à sonner. Des partisans, interprétant ce carillon prolongé comme une provocation, pénétrèrent dans la cathédrale entonnant des slogans contre la fraude et la corruption, et accusant le cardinal Norberto Rivera de s’être engagé politiquement (ce que la loi mexicaine interdit au clergé de faire). Fidèles et prêtres eurent à se plaindre d’actes de violence de la part des manifestants, accusés d’avoir semé la terreur dans la cathédrale. Suites à ces débordements, le président du Collège des avocats catholiques de Mexico et le procurateur juridique de la cathédrale décidèrent d’en fermer les portes jusqu’à ce que soit garantie la sécurité des fidèles et des prêtres.

Cet événement fait bien entendu beaucoup de tort à López Obrador, sommé par des dirigeants du PRD de condamner un acte de violence mené, de leur propre initiative, par une minorité de sympathisants. En terre catholique, s’attaquer au siège archiépiscopal du pays et aux représentants de son église est un acte difficilement excusable.

Cette Convention Nationale Démocratique est sans doute la plus importante en termes de nombre de sympathisants, mais elle n’est pas le seul organe s’opposant au pouvoir en place du pays. A Oaxaca, l’APPO (Assemblée Populaire des Peules de Oaxaca), autoproclamée gouvernement fédéral légitime, continue à réclamer la démission du gouverneur, la dernière manifestation violente date de cet été. D’autres assemblées populaires se sont constituées dans différents états du pays. Au Chiapas, l’EZLN (armée zapatiste) n’a pas non plus dit son dernier mot.

Tout cela indique qu’à l’image du célèbre volcan actif, le Popocatépetl, le peuple du Mexique crache sa colère en une fumée continuelle qui pourrait, à tout moment, se transformer en éruption.

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